Réparer par la violence
Déjà auteure de 2 documentaires, Alexe Poukine en vient à la fiction avec ces 110 minutes d’apparence sulfureuses mais qui s’avèrent, en fin de compte, touchantes et révélatrices d’un monde qui va très mal. Alors qu’elle est enceinte, Kika perd brutalement l’homme qu’elle aime. Complètement fauchée, elle en vient à vendre ses petites culottes, avant de tenter sa chance dans un métier… déconcertant. Investie dans cette activité dont elle ignore à peu près tout, Kika entame sa remontée vers la lumière. Un film qui choisit de déplacer le regard là où le cinéma s’aventure rarement : dans ces zones où le désir, la détresse et le soin s’entremêlent jusqu’à devenir indistincts. Etonnant, provoquant et bouleversant.
Il ne faudrait surtout pas résumer ce drame social à un quelconque catalogue des pratiques BDSM. La force et l’originalité du film est de nous plonger dans un univers inconnu de la plupart d’entre nous et pour ce faire de s’attacher aux pas d’une jeune femme tout aussi novice que nous. Si nous pouvons montrer de la répulsion ou de la curiosité en suivant le parcours initiatique de l’héroïne, nous ne pouvons que ressentir de l’empathie pour elle, qui se retrouve obligée de recourir à ces expédients pour survivre, tout simplement. Contrairement aux règles classiques de la dramaturgie, le film évite délibérément les conflits évidents pour surprendre le spectateur, car ici, les interactions se veulent bienveillantes. Une partie du film a été tournée dans un hôtel - consacré à ce type d’activités… autorisées en Belgique -, situés à proximité du parlement européen de Bruxelles. Le film refuse la facilité du spectaculaire ou de la violence. Au lieu de s’attarder sur la transgression, il s’attache à l’humain, à ses recoins de honte, à ses fragilités, à ce besoin d’affection qui circule, déguisé, sous mille formes. Il sait même capter les dissonances du réel avec une douceur qui n’exclut jamais un sourire. Osez ce film, c’est un miracle.
Manon Clavel est absolument formidable. Ce n’est pas une inconnue car elle jouait déjà dans Le Répondeur et avait commencé sa carrière dans La Vérité sous la direction de Kore Eda. On veut la revoir très vite, sa voix, sa grâce, son jeu tout en demie teinte sont un régal. Le reste de la distribution -dans laquelle figure de vraies « travailleuses du sexe » -, est au diapason, avec Ethelle Gonzalez Lardued, Makita Samba, Suzanne Elbaz, Kadija Leclere, Bernard Blancan. . En refusant tout jugement moral, en préférant l’observation patiente à la démonstration, la réalisatrice signe une œuvre à la fois déroutante et profondément humaniste. Une fiction sans voyeurisme ni misérabilisme, qui ose dire que le soin peut surgir dans des lieux inattendus, même si ça dérange notre vision sans doute trop étriquée de la société en souffrance dans laquelle nous vivons.