C + H
Bon, d’emblée il faut savoir que la britannique Emerald Fennell n’a, jusque là, rien réalisé de bouleversant dans l’Histoire du 7ème Art ? Loin s’en faut. Mais, ça y est, elle a décroché le jackpot, 80 millions de dollars pour adapter le best-seller d’Emily Brontë. Et coryez-moi ça se voit ! On a d’ailleurs 136 minutes pour ça. Vision moderne de la passion absolue unissant Heathcliff et Catherine, une romance légendaire qui défie le temps et la raison. Fiévreux, effrayant, profondément évocateur et érotique, un film qui parle d’un amour interdit, de vengeance et de mort, Le fond, malgré de nombreuses « trahisons » ; certes assumées, est bien là, mais la forme, grands Dieux ! Si vous aimez le kitsch, le carton-pâte et les outrances en tous genres, vous allez être gâtés.
Depuis 1939 et William Wyler, c’est la 7ème adaptation du roman sur grand écran. S’agit-il d’une histoire d’amour ? Ou plutôt d’une histoire de haine ? S’agit-il d’une histoire de vengeance ? Ou de conflit entre classes sociales ? Il y a de tout ça dans le roman et le film, là-dessus est assez fidèle – autant que mes souvenirs de lecteur adolescent soient fidèles. Bon, tout ça, c’est pas mal. Mais quelle mise en scène ! D’abord, fidélité au titre, et du vent, y en a, en permanence. Tout vole, les robes – 38, rien que pour l’héroïne -, les manteaux, les nuages, les capes, les rideaux… ça n’arrête pas. Ensuite, pas un plan ne semble naturel. Tout est très beau… Que dis-je, trop beau ! Les décors sentent le fabriqué à plein nez – le must restant la maison des Linton, plus kitsch, tu meurs -. Les coiffures – 46, rien que pour Catherine -, sont ahurissantes. On croûle sous le visuel, et même si les paysages du Yorkshire sont somptueux, on n’en peut plus et à ce régime, 2h et 15 minutes, c’est long. Côté symbolique, ça n’y va pas non plus avec le dos de la cuillère : les personnages se désirent, ouvrent la bouche, fourrent leur doigts dans des œufs crus, de la pâte à pain ou des orifices de poisson en gelée… Il me semble d’autre part que le scénario occulte complètement le « peuple », les domestiques, les travailleurs de la terre et la rumeur villageoise qui constitue pourtant le moteur de la tragédie chez Mme Brontë. Je conclurai en qualifiant ce gros machin de gloubi-boulga gothico-baroque, softporn option anachronique.
Margot Robbie et Jacob Elordi incarnent un couple d’amants maudits waterproof, car ils sont en permanence baignés de larmes, de pluies ou de sueur. Pour le reste, ils font ce qu’ils peuvent, empêtrés qu’ils sont dans des décors qui les écrasent, des dialogues pas forcément inspirés et des personnages parfois aussi carton-pâte que les décors. Autour d’eux, Hong Chau, Alison Oliver, Shazad Latif – le seul à s’en tirer avec sobriété -, Martin Cluwes, s’agitent en vain pour échapper à cette adaptation plus que libre. Quand on pense que dans le roman, on a droit à un seul et chaste baiser, là, on est dans la provoc pour ados en chaleur, réduisant à presque rien la violence morale et la cruauté impitoyable qui baignent les lignes de la romancière anglaise. C’est ma déception qui est cruelle.