Comment un homme peut-il, au nom du pacifisme, glisser progressivement vers la collaboration avec l’ennemi ?
C’est toute la question que pose Les Rayons et les Ombres, le nouveau film de Xavier Giannoli. Un projet qu’il portait depuis près de sept ans, dans la continuité de Illusions perdues, et qui trouve ici une résonance encore plus sombre et intime.
Pour incarner cette trajectoire trouble, Giannoli fait appel à Jean Dujardin, qui avouera avoir longtemps hésité avant d’accepter le rôle. Et on comprend pourquoi. Jean Duchaire est un personnage complexe, ambigu, presque insaisissable. Patron de presse influent, il entretient une relation étroite avec Otto Abetz, diplomate allemand chargé de faciliter les relations entre la France et l’Allemagne pendant l’Occupation, sous le régime de Régime de Vichy.
À travers cette amitié, le film explore une ligne de fracture extrêmement fine : celle qui sépare le compromis de la compromission, puis de la trahison. Duchaire n’est pas présenté comme un monstre, ni comme une victime. Il est un homme pris dans un contexte, dans une époque, dans un enchaînement de décisions qui, mises bout à bout, deviennent irréversibles. Le film ne cherche jamais à l’excuser, ni à le condamner frontalement. Il cherche plutôt à comprendre comment une pensée pacifiste peut, lentement, dériver vers une collaboration assumée.
Cette évolution passe notamment par la question de la presse. À la tête d’un journal inspiré de titres collaborationnistes comme Les Nouveaux Temps, Duchaire se retrouve confronté à une réalité brutale : sans financement, il n’y a plus de journal. Et sans journal, il n’est plus rien. Lorsqu’il affirme que tout ce qu’il veut, c’est continuer à publier, on comprend que derrière cette volonté se cache déjà une forme de renoncement. Accepter certaines lignes, certains discours, certaines compromissions, devient alors le prix à payer pour exister.
Mais le film ne se limite pas à cette trajectoire politique. Il prend une dimension plus intime à travers le personnage de Corinne Duchaire, interprétée par Nastya Golubeva. C’est elle qui, à travers des enregistrements, nous replonge dans cette période. Ce choix narratif donne au récit une tonalité presque confessionnelle, comme si l’histoire se reconstruisait à distance, avec lucidité mais aussi avec une part de déni.
Enfant, elle entend son père lui promettre qu’elle ne grandira pas dans une Europe en guerre. Pourtant, elle devient le témoin direct de ses choix. À plusieurs reprises, elle affirme ne pas savoir. Mais le film laisse planer un doute plus troublant : ne pas savoir, est-ce vraiment ne pas vouloir voir ?
Sa carrière d’actrice, notamment dans un film intitulé Prison sans barreaux, agit comme une métaphore assez évidente. Elle semble libre, mais évolue en réalité dans un cadre qu’elle ne remet jamais en question. Elle suit une trajectoire, comme héritée, sans véritable rupture.
La maladie qui frappe le père et la fille vient renforcer cette idée. La pneumonie, souvent mortelle à l’époque, apparaît presque comme une matérialisation du mal qui les ronge. Elle agit comme un miroir de leurs choix, comme si la dégradation physique répondait à une dégradation morale. Le fait qu’elle touche les deux personnages donne à cette dimension une portée presque héréditaire : Corinne hérite autant de la maladie que du poids des décisions de son père.
Le film s’inscrit dans une tradition du cinéma français qui a déjà abordé la collaboration, à travers des œuvres comme Lacombe Lucien, Monsieur Batignole ou encore Monsieur Klein. Mais là où ces films prennent parfois une position plus marquée, Les Rayons et les Ombres choisit une approche plus nuancée, presque silencieuse.
Une question résume parfaitement cette ambiguïté : à quel moment devient-on un collaborateur ? Est-ce un basculement clair, ou une succession de petits choix anodins ? Une présence à un dîner, un silence, un compromis de plus ?
C’est sans doute là que le film est le plus fort. Il montre que les grandes trahisons ne sont pas toujours spectaculaires. Elles naissent souvent dans des zones grises, dans des décisions que l’on justifie, que l’on reporte, que l’on minimise.
Avec ce film, Xavier Giannoli signe une œuvre dense, exigeante, parfois inconfortable, mais profondément humaine. Un film qui ne cherche pas à juger, mais à éclairer. Et qui, pour cette raison, continue de résonner bien après la projection.