"-Je ne savais pas. -Est ce que tu as cherché à savoir ?"
À l'instar de cinéastes tels que Marcel Ophüls (Le Chagrin et la Pitié), Louis Malle (Lacombe Lucien) ou encore Costa-Gavras (Section Spéciale), c'est aujourd'hui au tour de Xavier Giannoli de nous dépeindre une période peu reluisante (et très peu traitée sur grand écran) de l'Histoire française : celle de la Collaboration en temps de guerre.
Le réalisateur-scénariste des «Illusions Perdues» nous plonge dans une fresque ambitieuse, réfléchie et évitant le piège du manichéisme simpliste, pour mieux nous retracer les (vrais) destins entrecroisés de Jean Luchaire, patron de presse, sa fille Corinne, jeune actrice en pleine ascension, et leur ami Otto Abetz, professeur d'art, et leur bascule progressive vers le côté sombre de l'Histoire, qu'ils en soient pleinement conscients ou pas.
Ou comment, de pacifistes dans l'entre-deux-guerres, défendant la réconciliation franco-allemande, ils vont, lentement mais sûrement, devenir les portes-voix du parti national-socialiste, arrivé au pouvoir en Allemagne en 1933, et envahissant la France vaincue en 1940. Des "collaborateurs sincères", rendant l’inacceptable acceptable.
Persuadés qu'ils agissent pour la bonne cause en pactisant avec le pire, ils deviennent les outils de propagande et les complices (in)directs de ce régime de plus en plus répressif et sans pitié.
Et reproduisent ce "Plus jamais ça", qui n'est plus qu'un lointain souvenir, une illusion rassurante dans laquelle ils se bercent pour se convaincre qu'ils agissent pour le bien commun. Et ce mensonge, à mesure qu'on se le répète, fini par devenir "LA vérité".
Une vérité dévorant les esprits, mais aussi les corps (à moins que ce ne soit dû à l'énorme quantité de cigarettes fumées au cours du film), venant illustrer métaphoriquement ce pacte avec le Diable que le père aimant "transmet" à sa fille.
Illustrée par une reconstitution et une photographie des plus soignées et incarnée par un trio principal des plus convaincants (Jean Dujardin, August Diehl et la jeune Nastya Golubeva Carax), une œuvre dense, solide et nuancée, nous dépeignant des personnages ambigus, pris dans un engrenage qu'ils ont eux-mêmes provoqué, et dressant notamment le portrait d'un milieu mondain s’accommodant du pire, que ce soit par fanatisme et/ou par opportunisme, dansant avec la trahison pour mieux profiter de ce pouvoir opulent et éphémère.
Et surtout une œuvre historique, traitant de la collaboration, personnelle comme étatique, et trouvant une étrange (et pas forcément rassurante) résonance avec notre présent.
Malgré certaines redondances dans le récit (une demi-heure en moins n'aurait sans doute pas changé grand-chose au bon déroulement du film), voilà sans doute l'une des productions françaises qui devraient marquer durablement cette année 2026 au cinéma.
Le cinéma qui est et restera, encore et toujours, un passage de témoin entre les époques et les générations.
Pour ne pas oublier ce qui nous a précédé, en bien comme en mal, et toujours nous rappeler que ce qui s'est produit peut se reproduire un jour ou l'autre, sous une forme ou une autre.