Zone grise
C’est un fait divers glaçant survenu au Japon, qui est à l’origine du nouveau film du grand Kiyoshi Kurosawa. Plusieurs internautes, ne se connaissant que par écran interposé, ont comploté puis exécuté le meurtre d’un inconnu. Ryosuke plaque tout pour vivre de la revente en ligne. Mais bientôt, certains clients menaçants resserrent l’étau autour de lui sans qu’il en comprenne les raisons. Son rêve d’indépendance vole en éclats. Dans un Japon hyperconnecté, fuir est impossible. Surtout quand on ignore les règles du jeu. Ces 123 minutes l’illustration d’un monde où la violence peut surgir sans logique apparente, simplement parce qu’un groupe d’individus isolés se retrouvent dans un espace numérique et amplifient mutuellement leurs frustrations. Une métaphore puissante de notre époque.
Bien que son nom soit associé à des thrillers et films d’horreur d’atmosphère comme Cure ou Kaïro, Kurosawa rêvait depuis longtemps de tourner un film d’action. Sans glamour, sans héros invincibles, il a voulu montrer des personnages ordinaires plongés dans une violence confuse, sale, presque absurde. A noter que la musique est quasiment absente, le cinéaste préférant les sons du monde réel comme le bruit du vent, des arbres ou des machines. Il s’appuie sur cette bande-son atypique pour faire monter la tension et donner l'impression que le mal était une force invisible et omniprésente. Ce qui est formidable avec un cinéaste de ce calibre, c’est qu’il suffit d’entrer dans une salle, sur la simple promesse de son nom, et de se laisser plonger dans son univers. On est sans cesse dans l’inattendu. Ici, il interroge, non sans une certaine dose d’humour noir, l’effroi que recèle le web, - et surtout sa zone grise -, que nous avons pris l’habitude d’utiliser pourtant quotidiennement. Il mêle ainsi deux types de déviance commune à toutes les sociétés humaines, la violence économique et l’horreur animale. En somme, après avoir fait une commande malheureuse sur internet et laissé un mauvais commentaire, jusqu’où êtes-vous prêt à aller ensuite ?
Les Masaki Suda, Kotone Furukawa, Daiken Okudaira, Amane Okayama, sont très convaincants dans ce film malin qui porte à réflexion. Visuellement superbe, au montage ciselé, le film d’un maître dont on ne se lasse pas. Kurosawa, cinéaste plus que prolixe, dit que plus je filme, plus le cinéma m’échappe, comme un mystère toujours en mouvement. Et c’est cette fuite perpétuelle qui le pousse à continuer. Tant mieux pour nous. Nous avons tous besoin de ses mises en garde permanentes sur la disparition croissante de la morale et des garde-fous.