"Vous avez bien fait votre travail. Mais votre travail, il sert à quoi ?"
3 ans après «La Nuit du 12» (auréolé aux César) et son enquête non résolue, le réalisateur Dominik Moll continue d'explorer le genre policier en nous plongeant cette fois-ci dans les couloirs de l'IGPN (l'Inspection Générale de la Police Nationale, ou comme on la surnomme, "La Police des Polices") et le quotidien d'un groupe d'enquêteurs, au sein duquel travaille activement Stéphanie (incarnée très justement par Léa Drucker).
Un dossier en particulier va attirer son attention : celui-ci d'un jeune homme gravement blessé par un tir de LBD dans le cadre d'une manifestation parisienne très tendue.
Présenté dès le départ comme une fiction inspirée de faits réels (et plus précisément du mouvement des Gilets Jaunes, s'étant déroulé un peu partout en France entre fin 2018 et début 2019), Moll vient faire se conjuguer documentaire et cinéma, un peu à la manière de «Polisse» ou des derniers films de Jeanne Herry, et ce pour nous y parler de violences policières, de questions d'image et de (in)justice, et de désillusion envers les institutions censées nous protéger et appliquer la loi, et pas seulement dans un sens.
Les enquêteurs de l'IGPN représentent cette dualité à l'écran, perçus d'un côté comme des traîtres par une partie des autres policiers, et de l'autre comme des sortes de collabos par des familles de victimes de bavures. Ils cherchent à faire ce qui est juste, mais en se basant sur les faits, en faisant leur travail de la manière la plus rigoureuse et impartiale possible.
Mais comment y parvenir quand les agents accusés nient absolument les faits qu'on leur reproche, même quand la réalité leur est montré sur un écran, et plus encore quand les hautes instances usent de leur influence pour étouffer l'affaire et faire ainsi en sorte que l'image de la police, dans son entièreté, ne soit pas entachée auprès du public (ce qu'elle était déjà en partie à cette époque-là) ?
Ce «Dossier 137», ne se présentant ni comme une œuvre anti-flic ni pro-flic, montre toute l'ambivalence de cette profession, voulant d'un côté faire preuve de transparence dans ses dérives, mais continuant de l'autre d'appliquer une loi à deux vitesses (quasi-inexistante pour les forces de l'ordre, bien plus expéditive pour les "casseurs" notamment), et dresse une sorte de constat, pas forcément très rassurant, formulé par Drucker au cours du film : "plus on laissera les c*nnards s'en sortir, plus les flics honnêtes se barreront, et il ne restera plus que les c*nnards."
La volonté de chercher la vérité dans un milieu où le principe d’omerta semble encore bien ancré. La volonté d'appliquer la justice et se rendre compte que parfois, la partie est perdue d'avance, que cette prétendue justice n'est qu'une illusion, en fonction des circonstances et de qui se trouve sur le banc des accusés.
Film-dossier extrêmement bien documenté, une œuvre maîtrisée et immersive, qui nous fait nous poser pas mal de questions sur la société dans laquelle nous vivons aujourd'hui, sur ceux qui veulent que les choses évoluent dans le bon sens, ceux qui veulent que rien ne change et ceux qui n'y croient plus.
Une œuvre très réussie dans son aspect enquête et reconstitution progressive de la "scène de crime", un petit peu moins dans son aspect vie privée (
avec notamment ses "hasards", qui lient Stéphanie à ce dossier et le fait qu'elle prenne celui-ci un peu plus personnellement que d'autres. Ou encore le fait de "traquer", hors de ses heures de travail, une témoin pour la pousser à lui révéler ce qu'elle a vu. Une situation qui me paraît assez peu crédible
), mais on mettra ça sur le compte de l'aspect dramaturgique du film, et cela n'entache en rien le propos du film, solide et intelligemment nuancé.
Un film politico-policier, oscillant entre détermination et fatalisme, entre vraies images et fausses vérités, mettant un système face à ses contradictions, et nous rappelant très justement qu'en théorie, personne n'est censé échapper à la loi, en particulier ceux qui sont censés la défendre.
(Se) protéger et servir, comme dirait l'autre ?