Qui est le film ?
Avec Gilles Marchand, compagnon d’écriture de longue date, Dominik Moll poursuit ce qui ressemble de plus en plus à une trilogie ouverte par Seules les bêtes et prolongée par La Nuit du 12. Dossier 137 s’installe au cœur de l’IGPN, endroit fantasmé, opaque et dépourvu d’angles morts, pour suivre l’enquête autour d’un tir policier lors d’une manifestation "gilets jaunes", un tir qui a touché un jeune manifestant, Guillaume Girard. Tout est là, sous nos yeux, les preuves comme les coupables, et reste cette question : que se passe-t-il, exactement, pour qu’un pays doté d’institutions, de lois et d’images ne parvienne plus à sanctionner ce qui devrait l’être ? Dossier 137 observe une nation en doute, une nation qui a honte de ses institutions, et qui tente par l'intermédiaire d'une enquête, de recomposer un réel en se rapprochant autant que possible du présent des faits.
Par quels moyens ?
Moll aborde ce « film d’après » avec la grammaire du film-dossier, un assemblage de fiction traversé par des images réelles. La procédure policière n’est plus un cadre, mais un langage. Les enquêteurs accumulent les vidéos, recoupent, remontent, et le film expose cette fabrique du sens : on voit naître une vérité circonstancielle, fragile, changeante, qui dépend autant de l’image que de celui qui la regarde. La neutralité affichée se révèle une pratique, un instrument qui met à l’épreuve la capacité du récit à recomposer l’événement.
Le point de vue adopté, celui de l’IGPN, est à lui seul un pari. Il oblige à quitter la tension binaire entre manifestants et policiers, pour se placer dans un entre-deux où tout est question d’interprétation. Elle permet de s’abstraire de l’opposition manichéenne « police vs manifestants » et d’obliger le spectateur à contempler la pluralité des lectures. Mais cette neutralité a un coût narratif : elle dilue la passion, transforme en analystes des sujets qui, dans la rue, vivent la douleur autrement. La figure de Stéphanie, portée par une Léa Drucker fabuleuse, cristallise ces tensions. Elle défend une institution qu’elle doit examiner, incarne l’autorité tout en suspectant ses dérives.
Au cœur du film, les images prolifèrent : Moll met au centre l’obsession contemporaine : si tout se voit, comment se forme le sens ? Le film déconstruit l’illusion de l’image transparente (vidéos amateurs, caméras de surveillance, posts) et montre leur plasticité interprétative. Les images démantèlent les récits, mais elles ne constituent pas une vérité évidente ; elles sont l’objet d’interprétations politiques.
Le montage, structuré comme une mosaïque, joue un rôle essentiel. Plans fixes sur écrans, auditions, extraits d’archives… Moll montre comment une version des faits se fabrique, comment des fragments s’agencent pour produire une hypothèse. Mais à force d’éclairer, le film flirte avec le didactisme. Ici, tout doit être démontré, articulé, mis en relation. C’est à la fois la force et la limite du film : la démonstration devient parfois trop précise, trop refermée sur elle-même, réduisant la part d’opacité qui fait la matière du réel.
Où me situer ?
J’en retire un film qui parvient à rendre visible ce qui d’ordinaire se dissimule, un film qui cartographie la chaîne de responsabilités sans jamais céder au confort du coupable unique. J’y vois aussi ses prudences, cette neutralité qui hésite parfois entre nuance et frilosité, mais ce flottement me semble l’exact miroir de notre époque où chaque image devient suspecte, chaque récit contesté, chaque vérité pulvérisée par la multiplicité des regards. Le film réussit beaucoup : un montage qui pense, des acteurs dirigés avec précision, une enquête rendue sensible dans sa méthode. Il échoue parfois là où il voulait toucher plus profondément : quelques passages didactiques, une émotion qui se dissipe dès que la victime se réduit à un dossier.
Quelle lecture en tirer ?
Ce que Dossier 137 laisse derrière lui, c’est une question plus qu’un verdict. Une question qui naît des images mêmes du film et de la façon dont elles circulent entre les personnages : comment continuer à faire société quand ce que l’on voit ne suffit plus à ce que l’on croit ? Le film montre l’enquête comme une tentative désespérée de recoller le réel, de fabriquer un récit commun à partir de morceaux contradictoires.