Bien avant The Mastermind, Kelly Reichardt nourrissait déjà l’envie de réaliser un film de cambriolage, à l’origine pensé en Super-8. Le projet est resté en sommeil pendant des décennies avant de renaître grâce à une idée puisée dans un fait divers réel du Massachusetts : "Il y a quelques années, j’ai lu un article sur le cinquantième anniversaire de ce cambriolage d’œuvres d’art au Worcester Art Museum dans le Massachusetts, où des adolescentes ont été embringuées dans le coup. L’idée m’a amusée et a germé en moi", confie la réalisatrice.
Cet événement s’est déroulé dans l’après-midi du 17 mai 1972 : des hommes armés ont volé deux Gauguin, un Rembrandt et un Picasso. À une époque bien antérieure à la surveillance électronique généralisée, les vols à l’arraché d’œuvres d’art célèbres étaient plus courants qu’aujourd’hui : parmi les plus pittoresques, le vol en 1969 d’un Caravage dans une chapelle de Palerme, le pillage massif en 1972 de 18 tableaux et de 39 bijoux du Musée des beaux-arts de Montréal, ainsi que le vol d’une valeur de 20 millions de dollars, au profit de l’IRA, de tableaux de Rubens, Goya, Vermeer et Gainsborough dans la propriété d’un homme politique britannique en 1974.
Contrairement aux codes classiques du genre, le casse n’occupe que le premier quart du récit. Un choix radical : la réalisatrice voulait filmer l’"après", c’est-à-dire les conséquences morales, sociales et intimes de l’acte criminel.
Pas de Rembrandt ou de Picasso à l’écran : les personnages volent des œuvres d’Arthur Dove. Kelly Reichardt explique que le personnage J.B. Mooney n’est pas assez ambitieux pour viser des maîtres universellement connus et qu’il choisit des tableaux qui lui "parlent" personnellement : "Ça aurait pu être quelqu’un comme Milton Avery, mais j’ai choisi Arthur Dove au début de l’écriture, puis je suis passée par beaucoup d’autres possibilités avant de revenir à lui."
"D’abord, son nom [dove signifie colombe en anglais] collait bien au film. De plus, un ami d’ami, Alec MacKaye, travaillait à la Phillips Collection, où l’on peut admirer les tableaux de Dove. Je me suis dit qu’Alec serait un bon interlocuteur pour tenter d’obtenir des reproductions pour le film. (La collection Phillips, à Washington, détient le plus grand nombre de tableaux de Dove)."
Le musée de Framingham est entièrement fictif. Les décors ont été édifiés dans un ancien entrepôt, depuis les murs jusqu’aux cadres, avec des reproductions peintes spécialement pour le film. Après le tournage, tout a été démonté et redistribué : "C’était exaltant de voir notre maquette en mousse et nos plans prendre vie : l’édification des murs, la pose du parquet, la fabrication des cadres, la reproduction des œuvres de Dove par un artiste, le travail jour et nuit des menuisiers de la région."
"Un de nos décorateurs, Jeff Crowe, sculptait des miniatures pour les vitrines. Christopher Blauvelt et son équipe ont conçu l’éclairage en parallèle. C’était génial, à la fin d’une journée de repérages, de passer par l’entrepôt et de voir la progression du jour. Une fois le musée construit, la peinture sèche et les œuvres accrochées, le département déco a organisé un vernissage pour tous les ouvriers. Les stagiaires faisaient passer des plateaux de fromage et de crackers !"
"C’était drôle et trop mignon. Ensuite, on a tourné pendant deux ou trois jours, puis le décor a été démonté, les matériaux ont été donnés à droite à gauche et c’était comme si tout ça n’avait jamais existé", se rappelle Kelly Reichardt.
Pour se mettre dans la peau de J.B. Mooney, Josh O’Connor répétait constamment : "C’est une très bonne idée", en parlant du vol. Une phrase qu’il lançait aussi bien aux techniciens qu’aux figurants, comme un gag devenu rituel de tournage.
Pour les scènes à l’extérieur du musée, l’équipe de Kelly Reichardt a tourné devant la bibliothèque Cleo Rogers de Columbus, dans l’Indiana, achevée en 1969, conçue par l’architecte I. M. Pei dans l’idée d’animer le centre-ville. Cette bibliothèque est un modeste bâtiment moderniste en brique donnant sur une place ronde avec en son centre une imposante statue en bronze de Henry Moore (Large Arch, 1971).
Pour peaufiner le style visuel qu’elle souhaitait pour The Mastermind, Kelly Reichardt et Christopher Blauvelt se sont inspirés des films des années 70 du chef opérateur néerlandais Robby Müller, notamment des couleurs en demi-teinte et des tons marron de L’Ami américain (1977). La cinéaste confie : "Christopher et moi, il y a des années, avons eu la chance de voir ensemble sur grand écran Fat City (1972) de John Huston. Je crois que ce film a façonné notre identité. Et comme beaucoup de gens de ma génération, impossible d’échapper à l’influence de photographes tels que Stephen Shore et William Eggleston."
Pour le rôle central de J.B. Mooney, Kelly Reichardt a choisi la star montante britannique, Josh O’Connor, qui sortait juste de son premier tournage américain dans Challengers (2024) de Luca Guadagnino. La réalisatrice explique : "Je n’avais pas vu Challengers, mais j’avais vu Josh dans Seule la terre (2017) à sa sortie, puis dans la série The Crown, pour laquelle il a complètement modifié sa voix et sa posture. Mon ami le réalisateur Karim Aïnouz nous a présentés, alors qu’il venait de faire La chimère (2023) avec Alice Rohrwacher."