Cœurs désaccordés
Depuis le début des années 2000, Arnaud Desplechin sort près d’un film par an. Ce faisant, il a su créer un univers cinématographique cohérent et personnel. D’ailleurs, en 2016, il recevait le César du meilleur réalisateur pour Trois souvenirs de ma jeunesse. Ces 115 minutes ne dérogent pas aux habitudes du cinéaste, profondeur des sentiments, personnages tourmentée, qualité de mise en scène. Mathias Vogler rentre en France après un long exil. La mentore de sa jeunesse, Elena, souhaite qu’il donne une série de concerts au piano à ses côtés à l’Auditorium de Lyon. Mais dès son retour, une rencontre avec un enfant qui lui ressemble comme deux gouttes d’eau, son double, plonge Mathias dans une frénésie qui menace de le faire sombrer, et le mènera à Claude : son amour de jeunesse. Entre fièvre et mémoire, le cinéaste de Roubaix, ville lumière, Frère et sœur, Jimmy P. ou encore Un conte de Noël, refait sans cesse des variations sur les mêmes thèmes. Qu’on aime ou qu’on n’aime pas, il faut reconnaître que c’est de l’excellent cinéma et que Desplechin est incontournable.
Pour moi, le bémol – ce qui, pour un film sur la musique, est tout à fait approprié -, principal vient de l’écriture des personnages. Entre un héros fade, indécis et qui traîne sa peine en bandoulière pendant près de deux heures, une femme incapable de choisir entre ses deux amours, une autre à l’égo surdimensionné et d’une dureté à la limite du compréhensible, on est balloté en permanence de crise en crise sans qu’on comprenne parfaitement les tenants et les aboutissants psychologiques de tout ce beau monde. Reste que ce drame romanesque ne manque pas de charme mélancolique qui en séduira plus d’un. Un bon Desplechin malgré ses défauts.
Bien sûr, le casting de choix est admirablement dirigé par un réalisateur qui aime ses acteurs et ses actrices. François Civil, sobre et fragile, Nadia Tereszkiewicz, qui n’est jamais aussi à l’aise que dans les personnages névrosés, Charlotte Rampling, froide et magistralement antipathique, Hippolyte Girardot, qu’on n’avait pas vu autant à son avantage depuis longtemps, sont au centre de l’intrigue. La distribution est complétée par Alba Gaia Bellugi, Anne Kessler, Jérémy Lewin et le jeune Valentin Picard, très juste lui aussi. On se demande par contre quel intérêt il y a à demander à Grégoire Hetzel, une musique originale quand tout le film est sublimé par celles de Bach, Chopin, Bartok, Bruch etc. Un beau mélo, peut-être un tantinet trop classique, mais qui se laisse regarder avec plaisir.