C'est le premier film de Christopher Nolan qui me déçoit autant. Malgré un excellent casting et de superbes caméras IMAX, le scénario est vraiment nul. Entre les incohérences pures — on nous parle de marées en Méditerranée — et des choix d'adaptation ridicules, rien ne tient.
Les fautes historiques majeures, notamment pendant l'épisode de Polyphème, sont... « Attendez, vous ne savez pas qui c'est ? » LOGIQUE : il n'y a aucun dialogue ! Il est donc impossible de connaître son nom ou de comprendre le pourquoi du comment. Lorsqu'on lit l'Odyssée d'Homère pour la première fois, on est submergé par la tension qu'Ulysse (interprété par Matt Damon) et ses hommes
ressentent lorsqu'ils rencontrent cette créature ; on comprend la crainte que le cyclope inspire sans même le voir.
Dans ce film, tout est réduit à une scène certes impressionnante visuellement, mais avec peu de réelle tension : seule son apparence physique met mal à l'aise, et c'est dommage. Et il reste deux gros problèmes : c'est quoi, cette évasion ridicule ?
Pourquoi s'attachent-ils du foin sur le dos ? En quoi du foin — je répète, du FOIN — a-t-il la moindre ressemblance, au toucher, avec de la laine de mouton ? Et que dire de la réaction immature d'Ulysse, censé être un des rois de Grèce (l'Hellade) et un vétéran de guerre, qui agit puérilement en décochant une flèche sur le cyclope comme si elle allait lui faire le moindre dégât important ?
Dans le même esprit, tout le passage chez Circé est morbide et peu intéressant. Le personnage est décrit comme séducteur dans le récit original, attirant les hommes chez elle pour ensuite les métamorphoser. Ici, on a le portrait morbide, et franchement oubliable, d'une femme triste. Il y a aussi la manière dont Pénélope reconnaît Ulysse après tant d'années, qui est réduite à
une simple petite broche
peu originale, que techniquement n'importe qui pourrait posséder ou égarer facilement. Ce n'est certes pas si dérangeant que ça, mais j'avoue être attaché à l'histoire originale où Pénélope demande de déplacer leur lit de mariage sculpté dans les racines de l'olivier où ils se sont rencontrés. Or, seul Ulysse sait cela et, lorsqu'il le lui dit, la reine d'Ithaque sait alors qu'elle a bel et bien son mari devant elle.
Dernier point négatif sur l'histoire : la place qu'occupent certains personnages ou événements est soit trop importante (j'entends par là Sinon, interprété par Elliot Page, qui ne sert qu'à enrichir le personnage d'Antinoos, interprété par Robert Pattinson, qui ne se connaissent d'ailleurs pas dans les récits d'Homère), soit pas assez.
Le personnage qui en souffre le plus est sans doute Athéna (interprétée par Zendaya). Elle n'apparaît qu'à peine cinq fois à l'écran ; en plus d'être courtes, ses interventions sont presque inutiles dans l'adaptation de Christopher Nolan qui, hormis Athéna, n'a représenté aucun dieu physiquement dans son long métrage. Dans le récit d'Homère, Minerve occupe une place bien plus importante : elle aide Ulysse à quitter l'île de Calypso en s'opposant à la volonté de son père, Zeus, et elle prend le rôle de mentor pour Télémaque, lui insufflant le courage de s'affirmer face aux prétendants de Pénélope.
Il y a aussi le dieu Hermès, totalement effacé du film, alors que ses deux interventions principales durant le retour d'Ulysse à Ithaque l'aident à surmonter ses ennemis. C'est notamment le cas lorsqu’Ulysse se rend chez Circé, que Mercure intervient en lui donnant le moly, une fleur qui protège des maléfices de la magicienne.
Concernant les problèmes historiques présents dans l'adaptation, il y en a encore quelques-uns : le rôle d'Euryloque, la chronologie des événements, les épisodes manquants ou ajoutés, la rencontre avec Tirésias, le retour à Ithaque... Le problème n'est pas que le film prenne des libertés en intégrant ou en retirant des éléments — au contraire, le but d'une adaptation est de faire apprécier une même œuvre à un public d'horizons différents —, mais l'accumulation de ces détails perturbants tout au long du film, qui casse le rythme et fait perdre toute crédibilité aux personnages. Le pire reste vraiment
Agamemnon
, représenté comme un pseudo Dark Vador avec une démarche très bizarre : il flotte !
Le plus frustrant, c'est qu'on a l'impression que l'excellent casting a été recruté uniquement pour sauver la bêtise du scénario. La conclusion, forcée et américanisée — qui sert au moins à justifier les nombreux flashbacks sur la guerre de Troie —, est vraiment prévisible et décevante. L'Odyssée peut pourtant être interprétée de nombreuses façons différentes. D'un côté, elle raconte l'histoire d'un homme qui commet les pires horreurs pour être réuni avec sa famille, quitte à perdre peu à peu son humanité en confondant pitié et cruauté. D'un autre, elle décrit les faiblesses du monde humain, qu'importe qu'il s'agisse d'un héros, d'un simple soldat ou même parfois d'un dieu.
En revanche, elle ne raconte sûrement pas l'histoire du déchirement des hommes causé par un seul individu. Pour preuve, cette effroyable bataille qu'est la guerre de Troie est bien mentionnée par Homère dans le récit d'origine et s'avère certes une source de malheurs pour Ulysse. Cependant, faire de cet élément le pilier central de la conclusion est un choix vraiment maladroit.