Sur le papier, le film de Gregory Magne n’a rien pour faire réellement rêver. A moins d’être féru de musique de chambre, on entre dans la salle de cinéma sans savoir si la magie va opérer. Au final, il nous propose à mon sens un film plus intéressant que « Les Parfums », son film précédent. Après une longue introduction, l’intrigue se déroule plus ou moins sur 5 jours de répétitions dans un petit huis clos de 6 personnes. Le pari audacieux de Grégory Magne est d’avoir proposé 4 vrais musiciens pour incarner les 4 virtuoses de son quatuor. Deux d’entre eux n’avaient même jamais joué devant une caméra auparavant. Nous sommes donc en présence non pas de comédiens mimant des gestes de musiciens mais devant des vrais musiciens. J’imagine, sans être une spécialiste, que cela a son importance. Sans oublier un peu d’humour au passage, un soupçon de cynisme aussi, il dépeint le petit monde de la musique classique comme une petite communauté d’ego peu boursouflés, un petit monde accroché à ses codes. Evidemment le film est plein de musique mais c’est de la musique jouée l’écran, pas de la musique d’accompagnement. Même sans être une forcenée de la musique classique (et encore moins de la musique de chambre), le tout passe bien parce que les instants musicaux sont nombreux mais assez courts (mis à part peut-être un peu le concert de fin). Je note quand même une scène assez géniale : « Where did you sleep last night » qui ici, jouée au violon au coin de feu et au débotté, est un petit moment de grâce. Au casting, Valérie Donzelli (très sobre) et Frédéric Pierrot (encore plus sobre) laissent la lumière aux musiciens. Ceci dit, Frédéric Pierrot dans le rôle d’un vieux sage un peu ours et un peu taiseux est comme dans des pantoufles dans ce rôle. Au premier violon on trouve Mathieu Spinosi, un violoniste star très imbu de lui-même qui a tendance à commencer toutes ses phrases par « moi » ou « je » sans même s’en rendre compte. Au second violon, on a Daniel Carlitsky, virtuose aveugle toujours bien habillé, toujours mesuré et
toujours amoureux du violoncelle
, Marie Vialle. Et puis au violon alto, la jeune Emma Ranvier. Star des réseaux sociaux sans être passé par le Conservatoire, elle cumule donc deux tares aux yeux des autres. Le scénario évoque, presque au-delà de la musique, l’harmonie du groupe. Ici il s’agit de musique de chambre mais le propos du scénario fonctionne dans toutes les dynamiques de groupe. Mettre derrière un violon (ou un ballon) des super cracks ne garantie pas un concert harmonieux (ni une Champion League). Au contraire, si les virtuoses font dans leur coin leur petit numéro solo sans écouter les autres, l’harmonie est introuvable et l’échec assuré. C’est la colonne vertébrale du scénario, et je reconnais bien volontiers que cela peut paraitre un peu faible. Mais ce film est aussi l’occasion de soulever deux-trois autres problématiques comme celle du personnage d’Apolline. Sans être passée par le Conservatoire, sans avoir sué sang et eau dans des concours, sans avoir été humiliée comme il est d’usage par le long apprentissage de l’excellence, elle joue dans des grandes salles et à 700 000 followers sur les réseaux sociaux : est-elle une vraie musicienne classique ? C’est l’idée qu’il peut exister plusieurs voix vers l’excellence qui est ici évoquée, et quelque chose me dit que dans la musique classique (comme dans la danse classique par exemple) c’est sans doute une vraie question. Bien-sur, avant de jouer ce magnifique concert, il faudra en plus de tout le reste surmonter les accidents inhérents à un scénario
(accidents, panne de courant, accident de violon)
. Ces petits moments de tension, on les voit arriver de loin mais
on sait d’emblée qu’ils ne vont pas nous empêcher d’aller gaiement vers une jolie fin
: ce sont les inévitables fils blanc habituels qui cousent les scénarii, on en a bien l’habitude. « Les Musiciens » est un film sans prétention, ne fera pas date ni dans l’histoire du cinéma ni dans celle de la musique, mais qui fonctionne malgré tout pas mal.