À pied d’œuvre s’ouvre sur un choix déroutant - scruter un geste discutable, inconsidéré selon son entourage : celui de Paul, photographe installé, qui lâche une position confortable pour écrire sans capital, sans filet (ou presque) en faisant de la précarité le prix d’entrée de son désir. Mais ce geste, le film ne le montre jamais sans trouble. Car la précarité qu’il met en scène est double : vécue, documentée, tirée d’une expérience autobiographique, et en même temps presque fantasmée.
Le premier choix structurant du film tient précisément à cette précarité décidée. Paul n’est pas expulsé du système, il s’en retire. Cette nuance est essentielle mais elle pose aussi problème. Le film désamorce toute lecture misérabiliste, ce qui est salutaire, mais il flirte parfois avec une forme de romantisation de la chute. On sent un désir de justesse mais aussi une retenue excessive dès qu’il s’agit de rendre la matérialité la plus brute de cette condition.
Le film aurait sans doute gagné à aller plus loin dans l’incarnation physique de cette usure. Le corps de Paul fatigue, se contracte, s’épuise, mais le film reste souvent à la surface de cette érosion. On devine plus qu’on ne ressent. C’est précisément ce qui frustre, car Bastien Bouillon, lui, est remarquable. Il rend Paul opaque, silencieux, traversé par une fatigue qui n’a pas besoin d’être soulignée. Le film ne va pas toujours aussi loin que son acteur.
Cette retenue se retrouve dans certains choix narratifs plus discutables. L’arc du cerf, notamment, m'apparaît comme une lourde métaphore plaquée, à la fois inutile et embarrassante. De la même manière, plusieurs rôles secondaires souffrent d’une direction inégale. Certains personnages sonnent faux et provoquent des sorties ponctuelles du film.
Et pourtant, malgré ces impasses, le film regarde le travail comme un nœud insoluble. Travailler pour vivre et travailler pour écrire s’annulent mutuellement. L’algorithme, les plateformes, les notations deviennent les nouveaux visages d’une domination sans visage. Là, le film est juste. Et peut-être aurait-il mieux fallu que ça en soit son sujet.
Et c'est là où je veux en venir, À pied d’œuvre est un film que je critique autant pour ce qu’il est que pour ce que j'aurai voulu qu’il soit.