Valérie Donzelli capte l’air du temps dans « A Pied d’œuvre », et l’air du temps ne sent pas très bon. Entièrement centrée sur un seul personnage, son film ne manque pas d’idées intéressantes dans sa forme. Le montage est soigné, et quelques scènes, ponctuellement, son t filmée comme avec une vieille caméra, avec de gros grains ; comme un vieux film de famille. Ces scènes là, très courtes, sont souvent des scènes de gênes, d’humiliation, de honte. Gros plans, jeux de regards, tout est filmé avec la distance qui convient. La bande son est sympa, entre musique originale au piano et quelques bons vieux tubes de chanson française (pas tout jeunes !) et le film, qui dure à peine plus de 90 minutes, passe bien. La voix off ne pose pas de problème (je ne suis pas très fan d’habitude), elle n’est pas envahissante ou trop démonstrative.
Le film à même la bonne idée de ne pas se terminer sur un happy end à laquelle on aurait eu du mal à croire. Pas d’histoire d’amour qui vient parasiter le propos non plus
, le film ne se disperse pas et reste sur son unique objectif, montrer combien il est facile et rapide de se paupériser, et combien il est lent et difficile d’en sortir. Bastien Bouillon crève l’écran, dans un rôle à la fois physique et émotionnellement exigeant. Il lui faut trouver le bon ton pour incarner cet écrivain en souffrance d’inspiration, qui refuse d’abandonner son ambition en dépit de ce que cela peut lui couter.
Il ne voit plus son ex femme et ses enfants qui sont partis au Canada, son père et sa sœur lui parlent comme s’il était un adolescent inconscient des réalités, certains de ses anciens amis le regardent avec une gêne qui met tellement mal à l’aise, il est exploité pour une misère par des gens qui lui parlent à peine et ne lui offrent même pas un café,
et pourtant il garde au fond de ses yeux une sorte de petit flamme qui moi, m’a beaucoup touché. Les seconds rôles sont éclipsés, fort peu écrits mais c’est normal car le film est une sorte de catalogue de personnages rencontrés ici et là pour des petits boulots. On peut néanmoins citer Virginie Ledoyen, (un peu trop rare sur grand écran à mon gout) en éditrice sensible mais peu arrangeante et André Marcon en père psychorigide. Le scénario, qui est l’adaptation d’un roman que je n’ai pas lu, est une mise en abîme :
Le livre donne le film, qui est le livre du film.
Il y a plusieurs sujets traités dans « A Pied d’œuvre », et tout d’abord celui de la paupérisation et de l’uberisation de la société. Pour « Jobber », Paul s’inscrit sur une application où les pauvres offrent leur services à des particuliers sous forme d’enchère à la baisse : il faut baisser sa rémunération jusqu’à obtenir la plus basse, celle qui remportera le job. Le système prémium (payant pour les jobbeurs, évidemment) et celui de la notation permanente venant ancrer dans le système (et paupériser encore un peu plus) le travailleur ultra précaire. Ce n’est pas le premier film qui traite de cette dérive « L’Histoire de Souleymane » avait aussi abondamment dénonce ce système pervers, et ici le clou est gravement enfoncé avec une démonstration presque par l’absurde. Cette démonstration est implacable, et elle laisse un sale gout en bouche. Mais le film parle aussi d’autre chose qui moi, me touche beaucoup, c’est l’amour de l’écriture. Chez Paul, écrire est un besoin vital, comme celui de manger ou respirer. Ce n’est pas facile à comprendre, peut-être pour tout le monde et pour commencer par son père qui lui fait la leçon en permanence. Or écrire n’est pas lubie, un caprice ou une « originalité », c’est ce qui fait ce qu’il est. Paul sacrifie tout à l’écriture, et la fin du film est assez emblématique de son attitude jusqu’au-boutiste qui, quoi qu’on puisse en penser, inspire le respect (en tous inspire le mien !).
Ce qui me heurte presque autant que lui, c’est personne dans son entourage, ni son père, ni sa sœur, ni son ex-femme ni même ses enfants n’ont lu son travail déjà publié. Mais comment pourrait-il comprendre leur frère/fils/mari /père en faisant si peu d’efforts ? Lire un livre n’est pas un exploit surhumain quand on aime celui qui l’a écrit, ne semble-t-il !
Sur ce point là, le scénario m’a un peu déconcerté. « A Pied d’œuvre » n’est pas un film parfait, mais c’est un film qui à su capter parfaitement l’air d’une époque, la notre, celle de l’égoïsme et cynisme.