Faux docu pour vraie réalité
Le 1er film du chinois Huo Meng est salué de concert par la critique et les spectateurs. Un fait suffisamment rare pour être souligné. Chuang doit passer l’année de ses dix ans à la campagne, en famille mais sans ses parents, partis en ville chercher du travail. Le cycle des saisons, des mariages et des funérailles, le poids des traditions et l’attrait du progrès, rien n’échappe à l’enfant, notamment les silences de sa tante, une jeune femme qui aspire à une vie plus libre. 135 minutes plus tard, je joins mes applaudissements à cette belle unanimité. Aussi beau, émouvant qu’instructif. Huo Meng a remporté l’Ours d’Argent de la meilleure mise en scène lors de la dernière édition de la Berlinale.
Quand la Chine revisite son passé proche… Le Retour des hirondelles de Li Ruijun, en 2022, ou encore le formidable Black Dog de l’an dernier, abordaient déjà ce thème de la mutation violente du pays vers les temps nouveaux. Le plus difficile ici est de penser que tout cela se passe il y a moins de 30 ans… Et donc de concevoir l’incroyable progrès technique qui a submergé ce pays en si peu de temps. 1991, reste donc une date importante dans l’histoire du pays puisque c’est à cette époque qu’a pris fin le collectivisme après plus de trois mille ans d’existence. Alors que le pays reposait autrefois sur un système social agricole collectiviste dans lequel les paysans généraient une grande partie de leurs revenus, le nouveau mode de fonctionnement était radicalement différent. Tout est ici observé à hauteur de regard d’un garçonnet de 10 ans – l’ensemble est bien sûr totalement autobiographique -, moissons faites à la serpe, adultes illettrés, pas de voitures, si peu de confort et de place dans l’habitat qu’on vit dehors, mariages arrangés, et surtout politique très répressive de l’enfant unique menant à cacher les grossesses ou à éclater les familles, rôles rendus flous par les fraudes sur cette politique, une tante étant déclarée comme la mère de son neveu, lui-même vivant avec ses grands parents tandis que son père et sa mère sont allés chercher du travail à la ville… l’État, quant à lui, dynamite progressivement le fragile équilibre des traditions, réduit les individus à des lignes sur leurs carnets d’identité et troue littéralement les champs à l’explosif pour y chercher du pétrole. Le cinéaste s’est toutefois bien gardé d’idéaliser ce monde sur le point de disparaître. Pour nous, il en résulte un propos d’un pessimisme généralisé compensé par la l’incroyable beauté des images,- variations de la lumière rendues possibles par le passage du temps sur la nature, et les cadrage offrant des tableaux où toute la famille trouve sa place, dans un regard statique qui s’anime par moments dans des plans-séquence où la vie fourmille, que ce soit dans l’arrière-plan ou l’atmosphère sonore qui fait la part belle au hors champ. Tout simplement magnifique.
Le petit Shang Wang crève l’écran. Tous les autres, - tous aussi inconnus pour nous les uns que les autres -, Chuwen Zhang, Zhang Yanrong, Zhang Caixia… s’en tirent parfaitement. Il n’y a évidemment pas vraiment de scénario dans cette fresque où il n’est pas question de nostalgie pour un âge d’or des travaux et des jours, mais bien de compassion envers les laissés-pour-compte de l’Histoire, à travers un monument de l’ethnographie et du cinéma réunis. Le succès de ce film à l’étranger le disqualifie de fait dans son propre pays où il n’a toujours pas reçu d’autorisation de distribution. Si Huo Meng voulait préserver les souvenirs d’une Chine qui n’existe plus, il est clair que le PCC est bien décidé à éradiquer ces souvenirs.