Je me demandais sincèrement comment François Ozon allait réussir l’adaptation de L’Étranger, roman presque impossible à transposer tant l’essentiel se joue dans les creux, l’apathie, le silence de Meursault. Adapter, c’est forcément trahir : choisir, couper, réinventer. Et pourtant, la trahison d’Ozon ne trahit rien. Elle s’accorde, avec une sobriété rare, à l’esprit du livre.
La photographie, superbe, travaille la lumière et les contrastes comme si la vie elle-même était délavée. Tout semble légèrement retiré du monde, comme Meursault lui-même : une existence en nuances ternes, sans éclats, qui épouse parfaitement la tonalité du roman.
La lenteur du film est un autre choix fort. On est loin du rythme trépidant des blockbusters, mais cette lenteur est nécessaire, presque morale : elle nous oblige à ressentir la torpeur, l’inertie, le temps qui ne s’écoule qu’à moitié. Elle nous place au même endroit que Meursault, cet endroit où rien ne déborde.
Benjamin Voisin, lui, incarne un Meursault d’une justesse étonnante. Il joue l’absence sans vide, l’opacité sans lourdeur. Son corps, sa voix, son regard composent un personnage qui ne réagit pas mais qui existe malgré tout, comme un mystère parfaitement tenu. Les rôles secondaires, d’une grande précision, accentuent encore cette étrangeté autour de lui.
Au final, Ozon signe une adaptation sobre, lente, rigoureuse, et paradoxalement fidèle : fidèle non pas à la lettre, mais à cette vibration intérieure, à cette sensation de vie décolorée qui fait de L’Étranger une expérience unique.