Qui est le film ?
Adapter Camus, c’est affronter un monument littéraire où l’intériorité prime sur l’action, où tout se joue dans l’intervalle entre un geste et un sentiment qui n’arrive jamais. Ozon promet une double fidélité : conserver la structure du roman et, en même temps, mettre en lumière la couleur coloniale d’Alger et la dimension raciale du meurtre qui imprégnait l’écriture de Camus.
Par quels moyens ?
Le premier choix fort se situe dans la nature même de l’adaptation. Ozon suit Camus pas à pas tout en aménageant des fenêtres politiques où s’immiscent les signes de la colonisation. Par moments, le film éclaire vraiment les angles morts du roman. À d’autres, il juxtapose mouvements et signes sans véritablement les articuler. Cette retenue se voit aussi dans la dimension érotique, chère à Ozon. Le film ose la sensualité mais refuse d'en faire matière. Dans les scènes avec Marie, les corps sont présents, lumineux, mais leur chaleur reste extérieure. On devine aussi l’occasion d’explorer un sous-texte homoérotique qui aurait pu enrichir le récit. Ozon s’arrête juste avant que la proposition devienne dérangeante, comme si provoquer Camus avait une limite qu’il n’osait pas dépasser.
Le soleil, chez Ozon, devient un agent esthétique et moral. La lumière frappe, brûle, aveugle. Et puis le meurtre. Il est filmé comme un vertige sensoriel où les paupières peinent à retenir l’éblouissement qui le « pousse » à l’action. Une part de la fatalité camusienne se déplace ici vers une forme d’aliénation physique. Le soleil n’éclaire rien : il obscurcit la conscience et intensifie la tension sociale de la plage coloniale. S'en suit, l’accès à la voix intérieure pour restituer le fait (et le contraster). Mais on entend la pensée au moment où sa légitimité est déjà compromise par la machine judiciaire. Outre cette scène, la chaleur que la présence du soleil suppose n'est jamais incarnée sur les peaux.
Et puis il y a les acteurs, Benjamin Voisin incarne un Meursault hiératique. La caméra le regarde depuis l’extérieur, comme une énigme corporelle plutôt qu’un bloc d’intériorité. L’effet est double : on perd une part du flux intérieur camusien mais on gagne une matérialité qui rend le personnage plus troublant, moins romantisé. Meursault devient non plus le témoin d’une philosophie mais un homme en déphasage constant, peut-être mimétique d’une société qu’il ne comprend pas mais qu’il reproduit mécaniquement.
Rebecca Marder (Marie) et Pierre Lottin (Raymond) incarnent les autres pôles émotionnels, et c’est dans leurs réactions (l’incompréhension de Marie, la colère de Raymond) que la caméra capte l’étrangeté du protagoniste. Denis Lavant en Salamano et Swann Arlaud en aumônier donnent des éclats plus théâtraux : L’aumônier devient l’occasion d’un éclat dramatique : la colère de Meursault durant la visite religieuse sonne comme un moment où l’intériorité s’exprime enfin, mais elle paraît préparée. Le procès est filmé avec un formalisme presque didactique : Ozon expose les discours moraux de la société, la condamnation plus symbolique que juridique. Mais ces éclats, parfois théâtraux, ne s’intègrent pas toujours dans l’économie générale du dispositif qui repose sur le retrait, la surface, la non-explosion.
L’esthétique globale enfin, noir et blanc pur, montage dépouillé, son minimal, impose une distance presque picturale. On regarde Meursault comme une figure dans un musée colonial, figée par la lumière. Cette froideur plastique rend le film beau, parfois superbe, mais jamais pleinement habité. Elle soutient certains enjeux mais en étouffe d’autres, notamment l’expérience intérieure du récit.
Quelle lecture en tirer ?
En observant les surfaces, Ozon rappelle qu’un récit peut être fidèle tout en révélant ce que la fidélité refoulait. Les scènes du procès, les plans de la plage coloniale, l’apparition tardive de la voix intérieure, la confrontation avec l’aumônier, tout cela tisse une réflexion sur l’invisibilité, la responsabilité et l’incapacité de la société à tolérer une subjectivité qui ne correspond pas à ses attentes. Si la note est moyenne, la pensée qu’elle ouvre ne l’est pas.