En 2012, Haifaa Al Mansour dirigeait Wadjda depuis une camionnette garée en bord de rue, au talkie-walkie, la ségrégation lui interdisant de se tenir près de ses actrices. Suivirent deux exils sans nécessité, un biopic de Mary Shelley et une comédie romantique pour Netflix, puis The Perfect Candidate, première production financée par le Conseil saoudien du cinéma. Elle signe aujourd'hui un polar soutenu par la Saudi Film Commission. Trois volets, quinze ans, une courbe ascendante d'intégration — la fillette et sa bicyclette, la candidate et son élection, l'employée et son poste.
L'employée s'appelle Nawal. Elle numérise les dossiers d'un commissariat de Riyad. Conviée un matin sur une scène de crime pour apporter son "regard de femme" à l'examen d'un cadavre d'adolescente trouvé dans le désert, congédiée dès le lendemain, elle poursuit seule, hors cadre et hors autorisation, l'identification d'une morte que l'administration s'apprête à délaisser.
Le métier assigné à l'héroïne commande le reste. Nawal convertit des existences en fichiers consultables ; elle est l'opératrice subalterne de l'archive. Ce qu'elle entreprend ensuite, sur son temps propre et contre sa hiérarchie, arrache un nom à l'oubli quand l'appareil entier a intérêt au silence. Reste le récipient que le film lui fabrique. En confiant l'insurrection à une archiviste, il rend l'insubordination traduisible dans la langue de l'appareil : ce que Nawal obtiendra prendra la forme d'une entrée correctement remplie.
L'ouverture est désertique : plan large tenu, silhouette minuscule, horizon sans repère, aucun contrechamp pour situer un regard. À cette échelle personne n'a tué, l'étendue a absorbé. Une mort sans main appelle une cause à sa mesure, et le film passera deux heures à la chercher du côté du pays. Il la cherche sans jamais rien risquer. On dit à Nawal d'arrêter, elle continue, on le lui redit. La menace reste verbale d'un bout à l'autre, jamais exécutoire, et cette impunité irrigue chaque scène d'obstacle : le récit avance parce que rien ne l'arrête. Les dialogues affirment un pays qui dispose des filles jusqu'à leur disparition ; la mise en scène décrit une société contrariante où l'obstination finit par payer.
L'impunité a son corollaire spatial. L'enquête procède par seuils et chaque enclos cède, chaque lieu livre sa pièce d'information. Un film qui affirme l'opacité du silence produit un pays de plus en plus lisible. La sororité, dans cette économie, cesse d'être une solidarité pour devenir un réseau de renseignement : les femmes se transmettent ce que l'institution refuse de savoir, et leur entraide n'existe que le temps de fournir l'information suivante.
Dans cette direction, le film accorde à Nawal un point de vue, une intériorité, un deuil ; à la morte, il n'accorde qu'un statut. Elle est l'objet du discours de la directrice, des camarades, des familles, de l'enquêtrice, et sa restitution promise (un nom, une dignité) s'opère intégralement dans le registre de l'état civil. Une fille que la société n'a pas laissée exister comme sujet vivant est réintégrée comme sujet de droit posthume, par les catégories mêmes qui l'avaient rendue invisible. À quoi s'ajoute que l'obstination de Nawal lui vient d'une blessure (un deuil). En d'autres mots, il faut à cette femme une plaie pour que sa rébellion demeure racontable.
Reste ce qui n'est jamais montré : les visages du pouvoir. Le hors-champ est constant, les pressions restent implicites, les réseaux d'influence ne se présentent pas au cadre, aucun décideur n'est associé à la décision de classer. La figure est élégante et c'est ce qui la rend suspecte. Quand un cinéma maintient l'oppression hors du plan de bout en bout, rien dans l'image ne permet plus de distinguer la retenue de la prudence contractuelle : l'ellipse et la censure produisent le même plan. Le titre enregistre cette indistinction — des silences pluriels, sans sujet, sans verbe, sans personne qui se taise, un mot qui absout ceux qui l'organisent en faisant du mutisme un climat.
Puis Nawal identifie la morte, et le film retourne l'opération entière.
Un corps sans identité laisse une affaire ouverte, indéfiniment reprenable, susceptible de revenir sur un bureau dans dix ans. Un corps nommé se range. L'identification n'est pas le contraire de l'effacement, elle en est la forme achevée : la seule qui soit définitive, réglementaire, et qui produise du soulagement chez ceux qu'elle enterre. Nawal ne dissimule pas sa victime, elle l'enregistre. Et l'on comprend du même coup pourquoi il lui fallait une enquête, alors qu'elle pouvait saisir un nom depuis son poste : un nom entré sans source est une anomalie que le premier contrôle relève. Il fallait une chaîne de provenance pour que l'entrée devienne irréprochable.
Catastrophique. Un film qui voudrait disculper l'État le laisserait hors de cause ; celui-ci fait mieux. Il l'accuse d'abord, longuement, avec des preuves que le spectateur croit ramasser lui-même, puis il retire l'accusation en exhibant la main qui avait besoin de la formuler. Le soupçon porté sur l'appareil n'était pas une lucidité, c'était un alibi — et le film a fait du spectateur son complice le temps de deux heures avant de le lui apprendre. La Film Commission n'a pas financé un film qui défend l'institution : elle a financé un film qui enseigne que la mettre en cause fut une manœuvre.
Et elle en sort deux fois gagnante. Car ce que Nawal démontre, c'est que le poste où on l'a nommée lui donnait les moyens de tuer sans trace. L'accès des femmes aux fonctions devient la condition technique du crime. Trois volets, quinze ans, une courbe ascendante d'intégration : la fillette et sa bicyclette, la candidate et son élection, l'employée et son poste. Le troisième épisode arrive financé par l'institution dont il enregistre l'ouverture, et il lui rend l'attestation qu'elle pouvait souhaiter : l'inclusion est acquise, la femme incluse tue.