Quand on regarde un Lucchini, on sait à quoi s'attendre. Si l'on veut être surpris par Lucchini, il faudrait se retourner plutôt vers Rohmer, vers Perceval, vers les débuts de l'acteur. Pour la suite... Et l'humanité tend à se répartir en deux catégories : ceux qui déterstent le cabotin, et ceux qui adorent l'artiste habité. Non, il y a bien une troisième catégorie, plus molle et plus hésitante, dont je tends à faire partie. Ce qui est sûr, c'est que le Lucchini de Victor n'est pas d'un grand cru. Alors que le film entier gravite autour de ce Robert (le vrai prénom de "Fabrice") Zucchini (un peu d'autodérision, quand même, ça ne fait pas de mal !) qui doit finalement assez peu à la fiction, l'acteur, tout en restant fidèle à lui-même et à ses tics, trahit son public habituel en restant souvent en-deçà de lui-même par un manque d'intensité, de profondeur et d'élévation. Une sorte de Lucchini low cost.
Mais ce qui m'a le plus agacé vient d'ailleurs. Que je n'aime guère Hugo n'est pas le problème. Le problème est que quand on prétend rendre hommage à Hugo, champion hors catégorie de l'alexandrin (tout en faisant semblant d'avoir déclaré la guère au roi des vers), on devrait faire l'effort de dire correctement les alexandrins. Et il y a des règles pour cela. Lucchini le fait-il exprès (comme Chéreau lorsqu'il dirige ses comédiens dans Phèdre et affirme vouloir briser la musicalité lancinante du vers) ? Ou bien ignore-t-il ces règles ? Ou les oublie-t-il volontairement, en croyant moderniser là où il dénature, en croyant rajeunir là où il renonce à l'intemporalité de la métrique implacable du dodécasyllabe ? Sacrifie-t-il comme tant d'autres à l'illusin du naturel ?
De quoi s'agit-il concrètement ? Deux exemples. On sait que l'alexandrin est donc composé de 12 syllabes, règle incontournable. Il possède une rythmique (répartition des accents toniques) propre, avec des variantes plus ou moins orthodoxes : 6/6, beaucoup plus rarement 4/4/4, comme dans le vers "Je marcherai les yeux fixés sur mes pensées". Or, lorsqu'on entend ZLucchini dire "Deman dès l'aube", son dixième alexandrin ne comporte plus que 11 syllabes. "Ni les voiles au loin descendant vers Harfleur". Prononcer 'voi lo loin' au lieu de 'voi le zo loin', avec la liaison, rend toute la métrique boiteuse. Un détail dont personne n'a rien à faire, direz-vous. Je ne suis pas de cette avis : encore une fois, quand on rend hommage, il me semble qu'on doit d'abord respecter, et ici, tel n'est pas le cas. Peur d'écorcher les oreilles de 2026 ? L'art ne doit-il pas écorcher, les oreilles, les yeux, les esprits,les coeurs ?
deuxième exemple, dans "Booz endormi", le vers "C'était l'heure tranquille où les lions vont boire". Ici le problème est celui de la diérèse. Hugo a conçu un vers où il est nécessaire de prononcer le mot 'lions" en deux syllabes 'li-ons"? Le prononcer normalement, en une seule syllabe, aboutit à un autre alexandrin boiteux de 11 syllabes. Encore un hommage qui défigure... N'insistons pas.
J'en resterai là, sans insister sur quelques facilités peu reluisantes dans un scénario par ailleurs marqué par des intentions souvent sympathiques. Mon propos, qui a pu ennuyer, n'était pas de donner une leçon, mais de mettre en lumière une incohérence passée inaperçue...