Le maître et son disciple
D’abord remettons l’église au milieu du village : Pascal Bonitzer a été la main et l’œil qui ont réalisé ce film écrit par Sophie Fillières, sa compagne, disparue trop tôt et dont le dernier film, Ma vie, ma gueule, avait été remarqué. Habité par Victor Hugo, le comédien Robert Zucchini traîne une douce mélancolie lorsqu'il n'est pas sur scène. Chaque soir, il remplit les salles en transmettant son amour des mots. Jusqu’au jour où réapparaît sa fille, qu’il n’a pas vue grandir… Et si aimer, pour une fois, valait mieux qu’admirer ? 88 minutes plus tard, on est sûr qu’il faut aimer Luchini pour apprécier cette comédie mélancolique. Il est de tous les plans, mais, remarquablement sobre quand il le faut. Moi, j’aime…
J’ai surtout, comme héros, une admiration sans bornes pour Victor Hugo. Et là, on se régale, car on entend constamment la prose et surtout les vers du génie auteur des Misérables ou des Contemplations. Et avoir le grand Luchini, tel qu’en lui-même, pour sublimer ces mots-là, c’est un régal. Comme le titre voudrait l’expliquer, il s’agissait de désacraliser le « monument » et de le rendre humain, vulnérable, presque ordinaire. Soyons clairs également en insistant sur le fait que le personnage central, Robert Zucchini, n’est pas Lucchini, C’est un personnage issu d'un monde parallèle. D’ailleurs, on pourrait croire que le scénario a été écrit à partir du spectacle que Fabrice fait sur Hugo. Alors que c'est le contraire. Au moment de l’écriture du scénario, ce spectacle n’existait pas encore. Le film n’est donc pas adapté du show — c’est l’inverse. C’est suffisamment rare pour être souligné. De plus, le film, qui regorge d'anecdotes littéraires, historiques et philosophiques, questionne aussi sur l'absence. Absence d'un père pour sa fille, Absence de nos proches, à travers le décès de Léopoldine pour Hugo. Ce film modeste n’est rien d’autre qu’une lettre d'amour de Luchini pour son maître littéraire absolu, un maître qu’il modernise à sa manière et avec une passion obstinée.
Donc, à part les extraits choisis du spectacle, Fabrice Luchini évite de « faire du Lucchini », et je le répète, se révèle particulièrement sobre. C’est un immense acteur. Chiara Mastroianni est dramatiquement sous-employée, mais la jeune Marie Narbonne, pour son 1er rôle d’importance, s’en sort très bien. Citons aussi la « garde rapprochée » du héros constituée de Naidra Ayadi, David Ayala et Yannick Choirat. Certains regretteront que le film ne pousse pas assez loin les sujets abordés. Mais c'est aussi cette légèreté qui fait son charme.