The Plague est le premier long métrage de Charlie Polinger, présenté à Cannes dans la section Un Certain Regard en 2025 puis à Deauville. Le film, tourné pour des raisons économiques en Roumanie, prend pour décor un camp d’été consacré au water‑polo masculin, au début des années 2000. À première vue, il s’agit d’un récit préadolescent : Ben, 12 ans, garçon sensible et un peu gauche, tente de trouver sa place dans un groupe où la hiérarchie des corps, de la performance et de l’appartenance sociale décide de tout. Mais très vite, Ben découvre alors les règles tacites du camp (humiliations ritualisées, virilités en formation, micro‑pouvoirs) jusqu’à tomber sur le jeu cruel qui structure la dynamique du groupe : l’ostracisation d’Eli, l’enfant « bizarre » à qui les autres attribuent « la peste ». Toucher Eli, c’est être contaminé ; le perdre de vue, c’est risquer d’être exclu à son tour. Pris entre son empathie naturelle et la terreur de perdre son statut, Ben se débat entre le désir d’appartenir et la peur de devenir complice.
Polinger montre la mécanique de manière de cette exclusion. D'abord, la scène inaugurale dans la piscine est le premier moment où « la peste » circule. C’est là que Jake (leader du groupe) désigne Eli comme porteur de la maladie et explique à Ben, mi‑ravi mi‑sadique, que « son cerveau va devenir de la purée » s’il le touche. Ces mots agissent comme un patient zéro symbolique : un mot, un rire, un regard suffisent à imposer une règle invisible. Ben, encore flottant entre empathie et désir d’intégration, intériorise immédiatement cette menace. La scène fonctionne comme un baptême négatif : l’eau, censée égaliser les corps, devient le milieu où la hiérarchie se fabrique.
Plus tard, au réfectoire, la mécanique de la stigmatisation se durcit. Eli s’assoit seul, et lorsqu’un contact accidentel se produit (son plateau frôle celui de Ben) le groupe réagit comme si un virus venait d’être libéré. Les garçons reculent, rient, se moquent. Jake orchestre la scène comme un petit chef de meute, transformant un contact en preuve de contamination. Ben, pris au piège, hésite une seconde de trop : ce temps mort suffit à l’exposer. La scène montre comment la « peste » se propage par la peur d’être associé au mauvais corps, par la terreur de perdre sa place dans la hiérarchie.
La scène des douches marque le point de non‑retour. Cet espace devient l'endroit révélateur des angoisses de Ben. Les garçons s’écartent d’Eli comme d’un contaminé, dessinant autour de lui une zone de quarantaine improvisée. Jake pousse Ben à « prouver » qu’il n’a pas la peste, et le test prend la forme d’un rituel humiliant où il doit choisir entre défendre Eli ou sauver sa propre peau. Polinger filme ce moment comme un quasi‑jump scare moral : un plan serré sur le visage de Ben, un son qui se coupe, un geste trop brusque… et la bascule se produit. Ben, paniqué, commet un acte qui le rapproche des autres garçons tout en le trahissant lui‑même. C’est la scène où la peste n’est plus Eli, mais ce que Ben accepte de devenir pour appartenir.
Ce qui est prodigieux dans The Plague, c’est la conviction avec laquelle les enfants adhèrent au mythe de la contamination. Ben en est l’exemple le plus évident. Au début, il rit nerveusement lorsque Jake lui explique la règle — toucher Eli, c’est attraper « la peste » — mais il suffit d’un contact accidentel, d’un regard insistant du groupe, pour qu’un doute réel s’installe. Dans la scène du dortoir, lorsqu’il croit avoir été en contact plus tôt : il palpe son propre corps, vérifie sa respiration, et l’on voit Ben glisser de la rationalité à la panique. Ce n’est pas qu’il croit vraiment à une maladie, il croit à la possibilité d’être exclu, et cette peur-là est suffisamment réelle pour contaminer tout le reste. C’est ainsi que la « peste » devient une croyance incarnée, un virus psychique (même visible à force de persuasion) qui s’attrape par mimétisme, par solitude, par désir d’appartenir.
Au milieu du film, le coach réunit les garçons pour leur montrer une vidéo de matchs professionnels, censée illustrer « l’esprit d’équipe ». Mais la scène se retourne contre son intention : les garçons ricanent, se bousculent, détournent chaque image en prétexte à la moquerie. Ben, assis au deuxième rang, tente de suivre les consignes, mais Jake lui murmure des commentaires venimeux à l’oreille, testant sa loyauté. Lorsque le coach s’emporte « Vos actions ne sont pas neutres ! » la phrase résonne mais personne n’entend. La scène marque un tournant : l’autorité adulte, pourtant bien intentionnée, se révèle impuissante (manque de savoir) à enrayer la contagion sociale qui circule entre les enfants.
La musique et l’eau forment dans The Plague un diptyque sensoriel qui structure toute la mise en scène. La partition de Johan Lenox, saturée de voix hachées, de nappes étouffées et de pulsations irrégulières, épouse l’état intérieur de Ben, oscillant entre immersion et suffocation. Aussi l’eau, omniprésente, est le véritable langage du film : elle égalise les corps mais révèle les hiérarchies, elle protège et menace, elle absorbe les cris et renvoie les peurs.
Aussi le film ne construit pas des méchants univoques, mais comme les maillons d’une chaîne où chaque acte violent n’est jamais que la répercussion d’un mal antérieur. Même Jake peut être pris en pitié lorsqu'on le voit interagir avec son père. Ainsi la cruauté que l’on croit gratuite se révèle nourrie par une blessure, une peur, une humiliation.
Le film se révèle d’autant plus impressionnant qu’il repose presque entièrement sur une troupe d’enfants. Everett Blunck, dans le rôle de Ben, habite son personnage — ses épaules rentrées, ses regards fuyants, ses micro‑tensions disent plus que n’importe quel dialogue. Kayo Martin, en Jake, trouve un équilibre entre charme enfantin et cruauté instinctive. Kenny Rasmussen, en Eli, apporte une douceur maladroite qui rend son isolement d’autant plus insoutenable. Même Joel Edgerton, pourtant adulte parmi eux, adopte une retenue qui laisse toute la place aux enfants.
The Plague est brillant parce qu’il parvient à condenser, dans un dispositif d’apparence simple, la facilité avec laquelle une communauté fabrique son propre mal, par peur, par conformisme et par désir d’ordre. Charlie Polinger filme avec précision la manière dont un espace formateur peut devenir le terreau d’une « épidémie » de haine et d’exclusion, nourrie autant par les gestes violents que par les silences complices.