L’Objet du délit, d’Agnès Jaoui, est un film d’une grande intelligence d’écriture et de mise en scène. On y retrouve cette manière très particulière qu’a Jaoui d’aimer ses personnages, même lorsqu’ils se trompent, lorsqu’ils se défendent mal, lorsqu’ils ne savent plus très bien comment se situer dans le monde. La présence de Jean-Pierre Bacri, à qui le film est dédié, semble affleurer partout : dans l’ironie douce-amère, dans la précision des dialogues, dans cette attention portée aux contradictions humaines.
Le film s’inscrit dans un après-#MeToo troublé, non pas pour distribuer des bons et des mauvais points, mais pour regarder le désordre que la parole libérée provoque dans les relations entre hommes et femmes. Les hommes y sont parfois perdus, dépassés, incapables de comprendre que certaines attitudes ne peuvent plus être considérées comme de simples jeux de séduction. Les femmes, elles, portent des blessures anciennes, des colères légitimes, mais aussi parfois des jugements trop rapides, des paroles qui se referment avant même que le dialogue ait pu commencer.
Tout cela se joue en miroir du montage des Noces de Figaro de Mozart. L’opéra devient un espace de tension, de projection, presque un laboratoire des rapports sociaux. Sur scène comme dans la troupe, les voix cherchent leur place. Certaines s’élèvent, d’autres se brisent, d’autres encore n’arrivent plus à s’accorder.
La troupe vacille lorsqu’une jeune chanteuse accuse un ténor italien d’agression sexuelle, tandis que le chef d’orchestre redoute d’être à son tour mis en cause par une ancienne cantatrice qu’il a harcelée. À cela s’ajoute un producteur misogyne, persuadé que les vieilles habitudes de domination et de séduction peuvent encore survivre en 2026. Mais le film ne se contente jamais d’une lecture simple : il montre aussi un ténor condamné trop vite, privé de parole et de chant, alors même que son innocence finit par apparaître autrement, notamment à travers la découverte de son homosexualité.
Ce qui est beau dans le film, c’est cette façon de ne jamais réduire les personnages à leur fonction dans le débat. La jeune chanteuse novice, par exemple, n’est pas seulement celle qui déclenche la crise. Elle est aussi une femme fragile, empêchée, écrasée par le poids d’un père encombrant, minée par un manque de confiance tel qu’elle préfère faire exploser la troupe plutôt que de dire simplement son malaise face à une mise en scène qui ne l’aide pas.
Agnès Jaoui filme ce chaos avec beaucoup de finesse. Elle observe les failles, les angles morts, les douleurs et les malentendus sans jamais renoncer à la complexité. Et au milieu de cette confusion, l’art apparaît comme un recours possible. Non pas comme une solution facile, mais comme un lieu où les êtres peuvent encore tenter de s’écouter, de s’ajuster, de retrouver un accord.
Quand plus personne n’est d’accord sur le La, il devient difficile d’être au diapason. Mais c’est précisément cette recherche d’accord — entre les voix, les corps, les générations, les blessures et les désirs — qui donne au film sa profondeur.
Un film fin, sensible, drôle, politique sans être démonstratif, et profondément humain.
À voir.