Le titre annonce beaucoup et les attentes envers le cinéaste (Asghar Farhadi) sont grandes. Pour l’épauler dans sa mission, le film prend place à Paris, où Sylvie (Isabelle Huppert), écrivaine recluse, observe à la lunette astronomique une voisine qu’elle rebaptise Anna. Regarder devient écrire, l’œil précède la plume, et le film promet une architecture en miroir : d’un côté Sylvie qui fabrique une histoire depuis son superbe appartement infesté de souris ; de l’autre, le trio de techniciens du studio de post‑production (Nita, Christophe, Pierre) dont l’interprétation des gestes quotidiens devient la matière première de son roman. Tout semble prêt pour un jeu de récits et pour une dynamique de vies parallèles. Promet, oui. Tient, beaucoup moins.
D'emblée, avant la déferlante de défauts à citer, le film a de brillant qu’il fait de la lunette astronomique un outil narratif. Au-delà d'espionner, Sylvie interprète et construit une intrigue. Son regard devient producteur de fiction. Ce postulat a de fécond qu'il installe une réflexion métafictionnelle où le cinéma se regarde lui-même en train de fabriquer des histoires. Mais très vite, Farhadi multiplie les strates, introduit des doubles, ajoute Adam Bessa, le sans‑abri, qui lit le manuscrit et projette à son tour ses fantasmes sur Nita. Là tient lieu d'un premier défaut majeur, Adam ne développe pas un récit autonome : il réactive celui de Sylvie en le rejouant dans la rue, en suivant Nita comme un personnage déjà écrit, en déclenchant chez Cassel et Niney les mêmes jalousies que celles imaginées dans le livre.
Ainsi la contamination des niveaux de réalité constitue le moteur affiché du récit. Montrer que les récits façonnent les comportements. Mais le mécanisme se laisse voir. L’effet de démonstration prend le pas sur l’incarnation. Les scènes censées illustrer cette porosité — Adam qui rejoue les situations du manuscrit, Nita qui adopte malgré elle les gestes décrits dans le texte, Cassel qui bascule dans la jalousie après avoir lu les pages griffonnées — ne créent pas deux lignes narratives qui avancent côte à côte : elles forcent l’une à imiter l’autre. Le manuscrit absorbe la réalité. Tout converge vers un même mouvement d’assimilation fictionnelle plutôt que vers un jeu de parallèles.
Même les trajectoires des personnages d’en face (Efira, Cassel, Niney) ne se déploient pas en contrepoint, mais en dégradé affadi d’une fiction mal digérée. Les jeux de surveillance se superposent sans jamais produire de tension. Les “échos” entre passé et présent restent des signaux faibles noyés dans l’inertie du récit. D'où l'impression d'un titre trompeur. La durée du film accentue cette impression par l'impression d'axes superflus comme l’apparition d’un vieil homme mort, l’histoire d’un père suicidé, une tentative de viol, les échos d’un cri ancien ajoutent des couches qui semblent greffées plutôt qu’organiques.
Tout cela est d'autant plus dommage qu'en s'appropriant sa voisine, le film pose alors une question passionnante : l’artiste est-il responsable des vies qu’il invente. Pourtant, à mesure que la fiction échappe à son autrice, la réflexion sur la responsabilité créatrice finit par se dissoudre dans une série d’intrigues secondaires qui affaiblissent la nécessité dramatique initiale.
J'aime aussi l'idée qu'Efira travaille comme bruiteuse. Le cinéma du regard rencontre le cinéma du son. Le voyeur voit sans entendre. La bruiteuse fabrique des sons pour des images absentes. Deux régimes perceptifs incomplets se font face. Cette dialectique suggère que toute perception est lacunaire. Pourtant, cette piste reste en suspens.
Puis, certes, la mise en scène est élégante. La photographie de Guillaume Deffontaines enveloppe les intérieurs d’une lumière dorée. Les cadres sont précis, les espaces clos soigneusement composés. Mais cette élégance fonctionne comme un écrin trop poli pour un dispositif qui aurait gagné à ne pas lisser les écarts. Tout est traité avec la même douceur lumineuse, comme si chaque niveau appartenait au même monde. D’où l’impression d’un raffinement formel qui, loin d’ouvrir des pistes narratives distinctes, referme tout dans un même flux.
Un film aux éclats puissants mais qui ne produisent rien de fécond en retour.