Un homme ferme une fenêtre de visioconférence, d'humeur, et le visage d'une femme disparaît avant qu'elle ait fini de parler. Une seconde. C'est la seule violence des cent nonante-six minutes de Soudain, et Hamaguchi n'en montrera pas d'autre : le capital n'aura dans ce film ni personnage, ni scène, ni contrechamp. Il aura simplement le droit de mettre fin à un échange quand cela l'arrange. Tout le reste consistera à lui opposer des conversations que rien n'interrompt et dont seule la mort viendra à bout.
Marie-Lou dirige un établissement privé pour personnes âgées en banlieue parisienne, Le Jardin de la Liberté. Elle y implante l'humanitude : regard à hauteur d'yeux, parole adressée, description des gestes, toucher. Et la méthode fonctionne, les résidents se redressent, se rhabillent, redeviennent autonomes. La première heure ne quitte pas Marie-Lou. L'information nous parvient exactement quand elle lui parvient, et la caméra descend avec elle dans une succession d'épuisements dont aucun n'est spectaculaire. La focalisation produit une politique avant toute thèse : les objections apparaissent en position d'obstacle, la réforme en position de volonté. Le conseil d'administration résiste, parce que la grille tarifaire rémunère mieux un résident alité qu'un résident debout. L'équipe résiste aussi, mais pour une raison inverse : la méthode ajoute du travail sans ajouter personne. Deux refus opposés visent donc la même réforme, l'un par intérêt, l'autre par épuisement, et le film les distingue dès sa première heure. C'est pourquoi le reproche facile — qu'un cinéaste japonais serait venu vendre à la France une utopie du soin — ne l'atteint pas : Soudain connaît le prix de ce qu'il propose et le fait dire à celles qui le paieront.
Cette première heure ne se referme sur aucun événement, et c'est sa dureté. Marie-Lou n'a droit ni à la crise, ni à l'effondrement, ni au diagnostic qui autoriserait un arrêt : elle continue, à bout, en tenant l'établissement. Soudain est le document le plus exact dont nous disposions sur ce qu'une réforme signifie concrètement pour un membre de la fonction publique : un supplément de travail affectif demandé à effectif constant, financé par le temps privé de celles qui l'exécutent, rendu supportable par la conviction morale de celles qui le prescrivent. Ainsi la réformatrice s'use de sa propre réforme, exactement comme les soignantes lui annonçaient qu'elles s'useraient, et rien dans son organisation du travail ne prévoit ce cas. Ce qui viendra la relever ne sera pas une mesure mais un hasard, et c'est tout le programme.
Car c'est un hasard qui produit la rencontre. Marie-Lou rentre du travail lorsqu'elle aperçoit Tomoki, adolescent autiste, courant seul le long de la route ; elle le rejoint, trouve un traceur GPS dans sa poche et attend avec lui qu'on vienne le chercher. Arrivent Goro, comédien de septante cinq ans, et Mari, qui dirige le seul-en-scène où il joue. S'en suit une discussion où Mari l'invite au spectacle. La chaîne des hasards est longue, et le film en fait une thèse : le seul intervalle disponible dans la journée d'une directrice d'EHPAD est son trajet.
La pièce que monte Mari s'intitule De près, personne n'est normal — la formule de Franco Basaglia, qui obtint la fermeture des asiles italiens. Hamaguchi place au centre de son film le slogan de la désinstitutionnalisation, et il le place face à un établissement dont le nom promet déjà la liberté qu'il administre. Tout Soudain tient dans l'écart entre ces deux enseignes, et le récit mettra trois heures à choisir laquelle il croit. Reste que Tomoki, lui, ne se contente pas d'assister au spectacle : son enthousiasme y est intégré, la mise en scène l'accueille tel qu'il est. Un adolescent autiste n'est donc pas seulement pris en charge, il produit quelque chose que la pièce garde.
Le débat qui suit la représentation intervient avant que l'amitié soit scellée. Marie-Lou pose une question en japonais, Mari répond dans la même langue, et du public monte une réclamation : en français. Mari s'apprête à s'exécuter ; Goro l'en empêche. Le refus de Goro fonde le régime de tout ce qui suivra. La marche, la nuit, l'exposé théorique se dérouleront hors traduction, entre deux femmes qui passent d'une langue à l'autre sans jamais s'expliquer devant quiconque. Dans cette scène, l'opacité y est revendiquée : elle ne promet pas que tout puisse être partagé. Elle pose au contraire que certaines choses se disent à une seule personne, et que les dire à tous les affaiblirait.
Ce qu'il célèbre pendant deux heures n'est pas la méthode mais la rencontre — et une rencontre ne s'enseigne pas, ne se budgète pas, ne figure dans aucun plan de formation. L'humanitude, elle, est transmissible : c'est un protocole, on peut y former une équipe, c'est même tout le sujet de la première heure. Le film abandonne progressivement ce qui pouvait circuler au profit de ce qui ne le peut pas. Il commence dans une salle de réunion, où l'on discute des moyens de généraliser un geste, et il finit dans une conversation dont la valeur tient précisément à ce qu'elle n'appartienne qu'à deux personnes.
Vient alors la déambulation le long de la Seine, quatre tours de livres ouverts au-dessus de deux femmes qui fabriquent une pensée dont aucune page ne gardera trace. C'est dans ce flux que le cancer est annoncé. Puis la nuit se poursuit jusqu'au long exposé sur l'accumulation et le vol du temps libre — une demi-heure, qui se comprend par sa localisation. Hors de toute heure rémunérée, produit par une femme, devant une seule auditrice, sur un support effaçable. La partition de Samuel Andreyev intervient si rarement que la voix reste la seule musique continue de ces heures, et l'effort du japonais dans la bouche d'Efira (la friction, l'accent, l'hésitation micrométrique) donne au film ce que son discours n'énonce pas : la communication est du travail, et Soudain la distribue exactement comme le reste.
L'amitié fait ensuite entrer Mari dans l'établissement, et c'est là que le film trouve sa forme. L'humanitude prescrit de se placer face au résident, à sa hauteur, et de tenir son regard sans le lâcher. Or c'est exactement ce que fait Hamaguchi : pas de plongée, pas de vue d'ensemble sur un corps couché, mais un champ et un contrechamp entre deux visages à égalité. La méthode de soin et la méthode de tournage sont la même. Et le film maintient ce contrechamp face à des résidents dont l'inaptitude ne garantit aucune réponse : il continue de leur tendre le champ alors que rien ne reviendra. Filmer ainsi, c'est poser que la dignité ne se mérite pas par la réciprocité, qu'elle n'attend aucune contrepartie, qu'un cadre suffit à instituer un sujet.
La toilette de Micheline porte cette position à son sommet et la retourne dans le même geste. Marie-Lou lave, Mari décrit à voix haute chacun des gestes de son amie pour que la vieille femme sache ce qui arrive à son corps. Lumière bleutée de la nuit, peau filmée sans pudeur excessive ni voyeurisme, découpage presque imperceptible, bruits feutrés des pas et de l'eau. La séquence est admirable, et le soin y atteint sa forme la plus haute parce qu'elles sont deux au lieu d'une, et parce que la seconde n'est pas rémunérée pour être là. Elle donne à voir ce que serait un EHPAD doté du double d'effectif, en le faisant financer par l'amitié d'une mourante.
Ensuite, elles partent pour Kyoto quand la maladie s'aggrave. Le film leur offre là un intervalle qu'aucune d'elles ne pourrait s'offrir, et ne prend pas la peine de le camoufler. Le temps passé ensemble, dans Soudain, est donné par le récit, comme la nuit blanche l'était par l'insomnie et la rencontre par le hasard.
Le retour scelle le choix. Le dénouement fait entrer la mourante dans l'organigramme de l'établissement privé et installe le personnel sur le site — une mesure dont le film avait pourtant filmé, dès sa première heure, la méfiance qu'elle inspirait. Aucune scène ne lève l'objection : elle est simplement convertie en proposition acceptée par l'une ou l'autre. Plusieurs scènes montrent ensuite l'établissement changer de régime. Les hommages rendus par les familles d'abord : un proche vient raconter qui était le résident avant, et cela lui rend une épaisseur que la maladie avait effacée. Le film y est juste, il ne fabrique pas des saints — un fils pleure de ne plus jamais pouvoir affronter son père, dont la mémoire a disparu, et ce qui se dit là est un conflit inachevé. Les soignantes écoutent et finiront par faire l'exercice aussi.
Puis des résidents privés de parole se massent les mains et les pieds, et retrouvent par là de quoi se rejoindre. Personne ne l'a prescrit, aucune ligne budgétaire ne le finance, et le personnel là encore se prête à l'exercice plutôt qu'il ne le dirige. C'est la seule séquence du film où le soin n'est pris à personne — ni au salaire des soignantes, ni au sommeil de Marie-Lou, ni aux semaines qui restent à Mari. Le geste est le même dans les deux cas : l'équipe laisse la parole et le toucher venir d'ailleurs, et le soin cesse d'avoir une source unique.
Puis Mari meurt, et c'est le seul événement soudain d'un film qui n'a procédé que par accumulation. Reste alors son geste le plus ferme : elle a regardé l'objectif. Ce qui subsiste après cette mort mesure exactement ce que le film aura obtenu, et ce n'est pas ce qu'il cherchait au départ. La méthode que Marie-Lou défendait pendant une heure était juste dans ses gestes et fausse dans sa prémisse : le regard à hauteur d'yeux, la parole adressée, la verticalisation restent des attentions qu'un professionnel dirige vers un bénéficiaire. La bienveillance n'inverse pas le sens du flux. On peut soigner mieux sans jamais cesser de produire des patients, et c'est précisément ce que l'humanitude, laissée à elle-même, aurait indéfiniment reconduit. Mari apporte l'opération qui manquait, et elle l'avait déjà faite. Elle n'a pas accompagné Tomoki au spectacle, elle l'a intégré à la pièce : ce qu'un adolescent autiste produit devient une part de l'œuvre, non l'objet d'un accompagnement. Basaglia ne demandait rien d'autre — non pas mieux traiter les internés, mais supprimer la place d'interné. Le film avait mis cette phrase à son centre dès la pièce ; il lui aura fallu trois heures pour comprendre ce qu'il citait.
Soudain est donc autre chose qu'un plaidoyer pour un soin plus humain. C'est le récit d'une réformatrice qui découvre que sa réforme n'allait pas assez loin, et d'un cinéaste qui laisse dans son film tout ce qui contrarie sa position de départ. Ce que le film finit par proposer n'est pas de mieux traiter les vieillards : c'est de cesser d'en faire des vieillards.