Il serait mensongé d’omettre en introduction mon amour pour Almodóvar. Mais force est de constater que sous la virtuosité familière, cette fois, mon adhésion ne prend pas. Il serait aisé de prétendre que cette complexité d'appréciation repose sur la narration et sa structure à deux étages : en 2024, Raúl, cinéaste vieillissant en panne d’inspiration, tente d’écrire un nouveau scénario ; en 2004, le film qu’il imagine met en scène Elsa, amie rongée par le deuil de sa mère et les migraines qui l’accompagnent. Pourtant, c’est précisément là qu’Almodóvar trouve ce qu’il a de plus brillant : la figure d’un créateur qui vampirise les existences pour relancer la sienne, et qui, en retour, doit affronter la violence de cette captation. Reste alors à comprendre ce qui, dans cette mécanique pourtant si maîtrisée, fait naître ses fragilités.
Ces niveaux ont d'intéressant qu'on voit la douleur à l’état brut, puis sa réécriture, son polissage en matériau esthétique. Les mêmes motifs (une main sur une tempe, un mensonge par omission) reviennent mais dépouillés de leur charge émotionnelle. Elsa souffre mais la caméra reste trop près ou trop loin, jamais à la bonne distance pour que ses maux deviennent les nôtres - à l'exception des scènes avec Bonifacio (son amant pompier‑stripper) traversées de rouges saturés et de jaunes vifs où l'on retrouve la fugacité du cinéaste d'antan. Raúl - lui - culpabilise mais son visage demeure un masque, filmé dans des cadres rigides aux intérieurs blancs qui empêchent toute projection émotionnelle. Car le problème, le présent semble neutraliser ce que le passé avait laissé en friche, et cette opération de refroidissement affectif produit finalement une distanciation. Ainsi les scènes s’alignent sans tension, sans accroche, le film avançant par inertie plutôt que par nécessité intérieure, et la progression narrative se dissout dans une suite de micro‑événements qui peinent à s’agréger.
En d'autres mots, tout ce qui faisait la signature d’Almodóvar apparaît ici comme un vernis fissuré. Les couleurs primaires des intérieurs et des costumes, autrefois vitalistes, deviennent un réflexe de style appliqué comme un automatisme : un rouge de rideau, un bleu de cuisine, un jaune de lampe - autant de sophistication almodovarienne qui sonnent comme des citations de lui‑même. Le film semble dire : “Je sais encore faire du Almodóvar, mais je ne sais plus si j’en ai la pertinence.” On comprend alors que le film n’est pas tant un mélodrame qu’un auto‑procès esthétique.
Cette tension trouve son point de rupture dans la scène où Mónica accuse Raúl d’avoir vampirisé la maladie d’Elena, retournant contre lui - et donc contre Almodóvar - l’argument d’un opportunisme créatif devenu insoutenable. Là pourtant, le cinéaste choisit encore la sécheresse : pas de montée dramatique, pas de débordement émotionnel, mais une frontalité théorique. C’est seulement dans ce revirement tardif, lorsque Raúl accepte enfin de regarder la violence de son geste — et donc la violence d’Almodóvar envers ceux qu’il a transformés en fiction — que les pièces du puzzle s’assemblent avec maestria. Trop mince ou trop tard ? Les deux, pour un film qui semble atteindre sa vérité au moment même où la conclusion advient.
Alors, on peut y voir un film‑bilan, un film‑procès, un film‑testament. Mais il ne demande pas si l’art est nécessaire, mais s’il est juste. Il ne demande pas si l’artiste souffre, mais s’il fait souffrir. Il ne demande pas si la fiction embellit la vie, mais ce qu’elle lui prélève, comme si Almodóvar disait : « Je ne vais pas vous émouvoir, je vais vous mettre face à ce que l’émotion coûte. » cherchant dans la vie des autres la matière qui lui manque. Aussi, replacé dans sa filmographie, le film répond aussi à toutes les attentes : un autoportrait inquiet, un mea culpa déguisé, une réflexion sur la manière dont un cinéaste peut user (et abuser) de la vie des autres pour nourrir son œuvre. Dès lors, pour ces raisons précises — et bien loin des réserves formulées plus haut — je passe finalement un bon moment.