Nombril en la demeure
Voilà maintenant plus de 40 ans que Pedro Almodovar nous fait partager sa psychanalyse personnelle. Si ce fut le terreau de pas mal de chefs d’œuvre, je dois dire – et je ne suis pas le seul à le penser -, que ça commence à suffire et que ça en devient lassant. Ces nouvelles 110 minutes sont dans le droit fil de tout ce qu’ila produite depuis 2016, pour son dernier grand film Julieta, un avis qui n’engage que moi et que personne n’est obligé de partager. Raúl est un cinéaste culte en pleine crise créative. Lorsqu’un drame frappe l’une de ses plus proches collaboratrices, il s’en inspire pour écrire son prochain film. Peu à peu, il imagine Elsa, une réalisatrice en pleine écriture, dont le parcours commence à refléter le sien. Les deux cinéastes deviennent les deux facettes d’un même personnage, dans un jeu de miroirs où l’impudeur de l’autofiction dévoile autant qu’elle détruit. Mais jusqu’où peut-on aller pour raconter une histoire ? C’est brillant, somptueusement photographié mais hélas tellement bavard et complaisant que c’est l’ennui – certes très chic -, qui l’emporte.
Le cinéaste explore à sa manière, certes inimitable, de manière frontale la question de l’artiste qui se nourrit de sa propre vie pour créer. Il a donc imaginé un récit construit comme un jeu de miroirs entre deux cinéastes, séparés par le temps mais liés par les mêmes obsessions, alternant pour ce faire deux époques, 2004 et 2026 Une structure volontairement labyrinthique qui permet au cinéaste d’interroger les frontières entre fiction, mémoire et confession intime, mais qui risque de perdre en route pas mal de spectateurs. Les couleurs vives typiques du cinéma du réalisateur laissent ici davantage place à des tonalités plus crépusculaires. Une évolution visuelle qui souligne directement la crise existentielle traversée par les personnages… et donc par Almodovar lui-même. La musique est essentielle dans ce film, que ce soit une chanson de Chavela Vargas qui agit comme un déclencheur émotionnel ou la partition magnifique d’Alberto Iglesias. Vous ne me ferez pas écrire que le grand Almodovar est devenu un cinéaste quelconque. Non, ça reste un grand. Le problème est entièrement dans les thématiques autobiographiques redondantes de tous ses films.
Evidemment, côté casting, c’est du nanan avec Bárbara Lennie, Leonardo Sbaraglia, Aitana Sanchez-Jijon, Victoria Luengo. Mais ce n’est plus suffisant, car sous prétexte de l’autoportrait « sans concessions » - tu es complaisant avec toi-même » assène un des personnages -, Almodovar cède surtout à la paresse de la compilation, et des morceaux choisis ayant fait leurs preuves par le passé, et multiplie ainsi les occasions de filmer ses personnages en train de pleurer, et de sommer le spectateur de faire de même. Car c’est bien là la limite de ce film qui traite davantage de l’écriture que des individus. Si l’ultime dialogue – lui aussi trop long -, rehausse un peu le niveau des enjeux théoriques du processus créatif, il est trop tard : à trop vouloir traiter les émotions, le film échoue à émouvoir. Pronostic : Almodovar n’a jamais reçu la Palme d’Or, je doute que ce soit encore pour cette fois.