Il y a une chose que la tradition du vœu a toujours su et que la culture populaire continue d'explorer : le danger ne vient pas de la magie. Il vient de la précision avec laquelle la magie nous obéit. The Monkey's Paw, la nouvelle de . Jacobs publiée en 1902 et matrice de tout un pan du fantastique, est une histoire sur ce que les gens veulent vraiment quand ils pensent vouloir autre chose. Curry Barker, 26 ans, deuxième long-métrage, filmographie construite depuis une chambre via YouTube, s'inscrit dans cette lignée avec Obsession.
Milk & Serial, son premier film, s'est distribué lui-même sur sa chaîne, avec les moyens et l'audience que ça implique. Obsession est donc son vrai premier acte public, et il arrive chargé d'une pertinence culturelle qui le dépasse un peu (ce qui est souvent le signe que quelque chose d'intéressant se passe). Le film sort dans un moment où la figure du nice guy (ce garçon qui se présente comme doux, attentionné, incompris des femmes qui ne voient pas "sa vraie valeur") a été retournée et disséquée par des années de discours en ligne sur le ressentiment de genre, l'incel, la friendzone fantasmée. Obsession prend exactement cette figure, l'installe au centre du récit, lui donne le bénéfice du doute pendant vingt minutes, puis la laisse se damner par ses propres choix.
Bear - diminutif de Baron, et le titre nobiliaire mérite qu'on s'y arrête : le baron est celui qui revendique un droit hérité, pas mérité - travaille dans un magasin d'instruments de musique avec Nikki, son amie sur laquelle il entretient une obsession qu'il n'ose pas lui avouer. Autour d'eux gravitent Ian et Sarah, les amis du groupe, et Sarah qui aime Bear sans qu'il le voie. En voulant acheter un collier à Nikki, Bear trouve dans un bazar un objet nommé One Wish Willow, vendu 6,99 dollars, qui promet d'exaucer un vœu. Après une énième soirée où il n'est pas encore parvenu à lui dire son amour, il formule ce souhait "que Nikki l'aime plus que tout au monde".
La première décision formelle de Barker est de ne pas établir de rupture visuelle entre le monde d'avant et le monde d'après le vœu. La Nikki possédée apparaît dans la même lumière, dans les mêmes décors, avec la même grammaire de cadrage que la Nikki normale et c'est cette continuité visuelle qui crée le malaise. L'horreur ne signale pas son arrivée parce que Bear, lui non plus, ne la reconnaît pas comme telle. Il obtient ce qu'il voulait et s'en satisfait.
Le rythme de montage (Barker coupe lui-même ses films) est ce qui maintient le spectateur dans un inconfort impossible à anticiper. Ses coupes arrivent trop tôt ou trop tard, ses transitions refusent la respiration attendue, ses scènes comiques durent légèrement plus longtemps qu'elles ne le devraient avant de se retourner. Les blagues dans Obsession commencent dans le registre de l'humour reconnaissable, se prolongent légèrement au-delà de la durée acceptable, et se retournent pour révéler quelque chose de légèrement cruel. C'est l'humour de quelqu'un qui a appris que la ligne entre la comédie et la violence est une question de timing plutôt que de nature. Ce décalage s'apparente à l'anxiété sociale.
Barker ne choisit pas une esthétique unique pour figurer le corps de Nikki : il emprunte aux yeux vitreux du zombie, aux soubresauts convulsifs du cinéma fantastique asiatique, à la manie érotique du gothique, à la volatilité de la femme en crise telle que le cinéma de genre l'a longtemps représentée - et les superpose de façon à créer quelque chose de composite. Aussi Bear incarne l’horreur d’un homme qui voit en la femme, qu'une fonction destinée à combler son manque. Pire, Bear se persuade qu’il mérite cette version altérée de Nikki, qu’il n’est pas responsable de ce qui lui arrive, qu’il ne fait que « profiter » d’une situation qui lui tombe dessus. L’horreur naît de cette complaisance, de cette façon de se persuader qu’il n’a rien fait de mal alors qu’il vit avec un simulacre façonné par son fantasme de réciprocité absolue.
Inde Navarrette porte la totalité de cette complexité dans son corps. Navarrette joue dans un film qui reste majoritairement réaliste dans son enveloppe visuelle, ce qui rend sa performance encore plus exposée - elle n'a pas le filet du style pour amortir ses extrêmes. Les moments les plus dévastateurs ne sont d'ailleurs pas ses explosions de violence ou de passion incontrôlée mais les secondes de lucidité qui les ponctuent : un regard qui revient, une confusion terrifiée, des paroles endormies. Ces instants sont filmés sans appui musical, comme si Barker reconnaissait que la vérité de ce personnage ne peut exister que dans les rares espaces que le film lui laisse libres de sa propre narration. Ce sont des moments qui viennent de l'actrice davantage que de l'écriture - et leur effet rétroactif est de révéler, après coup, l'ampleur de ce qui a été infligé à Nikki depuis le début.
Obsession raconte une histoire de possession non consentie d'un corps féminin du point de vue exclusif de l'homme qui en est l'auteur. Le film adopte le regard de Bear (sa confusion, sa culpabilité progressive, son itinéraire moral) et laisse le regard de Nikki à l'état de fragment, de trace, de percée momentanée dans un récit qui ne lui appartient pas. Navarrette corrige ce biais par la force de sa présence mais cette correction est performative, pas structurelle : c'est une actrice qui impose une subjectivité que le scénario n'a pas construite. On peut aussi y lire une qu'Obsession reproduit le regard du nice guy sur la femme qu'il désire - la voit d'abord comme objet, puis comme problème, jamais vraiment comme sujet.
Ce que Obsession révèle, c'est que Bear obtient exactement ce qu'il voulait. La magie ne l'a pas trompé, ne l'a pas puni par malice, ne lui a pas tendu un piège sémantique. Et c'est une catastrophe. Parce que ce que Bear voulait n'était pas Nikki. C'était une version de Nikki qui n'existerait que pour lui, construite autour de son manque, calibrée sur son imagination de ce que l'amour devrait ressentir. Ce qu'il a obtenu est cela, et ça ne ressemble à rien d'humain. Le monstre d'Obsession est un garçon ordinaire qui voulait être aimé et qui n'avait pas compris - ou refusé de comprendre - que l'amour qu'il voulait n'avait pas grand-chose à voir avec la personne qu'il disait aimer.