"L'Abandon" est probablement l'un des projets les plus compliqués à aborder en cette année 2026. Revenant sur les derniers jours de la vie de Samuel Paty, le long-métrage porte un poids immense sur ses épaules. Et avant même de parler du projet, je pense qu'il est important que je délivre quelques mots quant à son existence, celle-ci ayant énormément fait réagir. Que l'on soit clair, pour moi, nous pouvons parler de tout au cinéma. C'est un art magnifique, et je pense qu'il ne doit pas y avoir de tabous sur les sujets à y aborder ou non. Hormis quelques cas très extrêmes, chaque histoire mérite d'être racontée et je ne serais jamais du camp de ceux qui pensent que certaines choses ne doivent pas être dites. Pour le coup, même si l'événement est très récent, je pense que ce n'est pas foncièrement une mauvaise chose. On a déjà eu de nombreux exemples, par le passé, de films racontant un événement complexe et sortant peu de temps après. Comme exemple, on peut penser à des "Vol 93" ou "World Trade Center", ces derniers étant sortis seulement 5 ans après les attaques à New York. À ce sujet, chacun aura donc sa propre sensibilité à cela, le temps étant propre à chacun. Maintenant, il est clair que l'arrivée de ce projet ne s'est pas faite de la meilleure des manières. Déjà, car son annonce a été effectuée le même jour que la fin du procès concernant l'affaire, ce qui me pose vraiment des questions en matière de timing. Mais également, car on pouvait redouter la manière dont le film allait nous narrer cette histoire, surtout dans une période aussi complexe pour notre pays. J'attendais donc timidement ce film, et j'y allais même à reculons, sachant déjà probablement la complexité qu'allait être ce visionnage. J'en suis donc ressorti et après un long débrief personnel, j'en arrive finalement à la conclusion que le long-métrage est très moyen. Il brille sur pas mal de points, mais il est malheureusement beaucoup trop maladroit par instants, surtout au vu de son sujet, pour réussir à être vraiment de qualité. Pour moi, l'immense maladresse du film vient de son point de vue, qui ne semble jamais être clairement défini. Lorsqu'on lance le visionnage, on se retrouve face à une séquence assez étrange, où Samuel Paty nous parle. Je passerai sur l'exercice de style un peu dérangeant de voir la victime nous parler au passé (comme si elle s'adressait à nous depuis l'au-delà), et je vais plutôt me concentrer sur ce qu'elle renvoie. Au vu de son discours et dans son exécution, nous sommes au plus proche de notre personnage. On le suit de très près et les dialogues amènent une sorte de message pour nous révéler qui il était vraiment : un professeur soucieux de son travail. Et honnêtement, dans les scènes qui suivront, on retrouve cette envie. On découvre son fils, sa routine et on le voit aller en cours. Cela a beau être anodin, mais on pense comprendre le point de vue du film à ce moment-là : on va nous montrer qui était réellement Samuel Paty, dans l'optique de lui rendre hommage. Malheureusement, par plusieurs fois, le film ne suit absolument pas cette logique, car pendant plus d'une heure, l'histoire semble complètement négliger notre héros. Il en devient presque secondaire dans un film pourtant centré sur lui, et on n'arrive donc jamais à s'y attacher. On ne connaît presque rien de son caractère, de sa manière d'enseigner (hormis quelques détails) ou de sa vie de famille (sachant que l'on nous montre pourtant le fait qu'il soit divorcé). Et si cela pose problème, c'est surtout parce que le film rechange encore son idée après la première heure, en se recentrant de nouveau sur lui. À ce moment-là, ce n'est pas pour le développer, mais pour nous faire ressentir la peur et l'angoisse qu'il a ressenties lors des derniers jours de sa vie. Et à mon sens, cela ne peut pas fonctionner. Le film semble aller vers l'hommage à l'homme, puis l'oublie pendant une heure, avant de finalement nous rapprocher enfin de lui pour sa dernière partie, afin d'offrir une expérience plus immersive dans sa mise en scène. Dans l'ensemble, ce changement constant démontre le souci que rencontre le film : il ne sait pas comment aborder son sujet. Un autre exemple amène clairement à ce constat : le titre du projet. Il a beau être fort, il ne sera expliqué qu'à la toute fin du long-métrage.
À cet instant, on comprend qu'il a été choisi pour symboliser le sentiment d'abandon qu'a ressenti Samuel Paty, que ce soit vis-à-vis des institutions, de ses collègues ou de la police. C'est expliqué par des dialogues dans une séquence, cette dernière étant censée revenir sur chaque manquement autour de cette affaire. Et en vérité, si je veux bien entendre que cela se ressent en ce qui concerne ses collègues, je trouve que cette idée arrive vraiment comme un cheveu sur la soupe, uniquement à ce moment-là, pour le reste. Très sincèrement, pendant la totalité du long-métrage, je n'ai jamais ressenti cette intention. Certes, Samuel Paty doit "batailler" avec son école, son rectorat et la police, mais on n'est jamais véritablement mis face aux failles du système. À aucun moment, je n'ai ressenti l'injustice et la profonde solitude dans laquelle devait se trouver notre personnage, car ce n'est pas vraiment abordé ou montré. Samuel Paty, les autres enseignements ou la direction, n'expriment jamais un sentiment d'abandon dans leurs échanges. Alors, je trouve que cette séquence de fin est vraiment déplaisante, nous parlant de quelque chose que l'on a jamais vu ou ressenti, et tentant d'expliquer péniblement toute une partie importante de cette histoire en seulement 2 pauvres minutes.
Alors, en partant de ce constat, il m'est très difficile de dire que le film est une réussite, car il ne sait clairement pas ce qu'il veut être ou ce qu'il veut raconter. Pourtant, un point de vue ressort quand même plus que les autres, et c'est assez logique quand on y pense. Parmi toutes les idées possibles, le long-métrage choisit clairement d'aborder sa thématique en priorité pendant une bonne partie de son déroulé, à savoir la radicalisation et la manière dont celle-ci a conduit au drame. Personnellement, je ne vais pas tomber dans un puritanisme trop prononcé, car je pense qu'il est effectivement important d'en parler. Et en vérité, je trouve même que le film est assez respectueux de son histoire, car il s'en tient véritablement aux faits. On sent une envie d'être très précis dans ce qui est raconté, et le message réussit donc à passer. Sur ce point, je n'ai rien à reprocher à ce film. Maintenant, il faudra quand même faire attention à la manière dont tout cela pourra être interprété, car à cause de son souci de point de vue, nous ne sommes pas à l'abri que le film soit foncièrement mal compris par certains. Cependant, je le répète, son souci du détail est à saluer, et pas seulement en matière d'écriture. Dans sa mise en scène, même si cela ne suit pas dans l'écriture de notre héros, on ressent réellement la peur qu'il a dû ressentir. Lors de la dernière heure, le long-métrage maîtrise habilement son montage et sa réalisation pour symboliser l'angoisse, on se sent réellement mal à l'aise face à cette montée crescendo de la tension. Et à côté de cela, le casting est plutôt bon (même si certains acteurs ne sont vraiment pas dedans), quant à la musique, elle se veut discrète pour laisser place à la solitude autour de Samuel Paty. Alors, quand on en arrive à la fameuse séquence tristement attendue, le film a plutôt bien placé ses pions. À mon sens, cela lui permet d'être efficace et de nous offrir la meilleure scène du long-métrage. Elle est très impactante, en ne montrant finalement que peu de choses, et surtout parfaitement rythmée. Sur ce point, on ne peut pas dire que les choses ont été mal faites. Par conséquent, c'est donc dommage d'avoir réussi à soigner une bonne partie de cet aspect esthétique, quand l'écriture a autant de maladresses. Encore une fois, le film respecte correctement les événements, il ne fait aucun pas de côté sur cela. Mais à côté de ce déroulé, on en vient à se demander si le film respecte tout autant Samuel Paty. Nous promettant une plongée dans sa vie, il est finalement bien plus intéressé par son discours qu'autre chose,
et c'est donc presque un peu malaisant de voir cette séquence finale où une élève lui rend hommage en vantant sa qualité de professeur, car on aurait clairement aimé voir cela pour le comprendre !
Je peux tout à fait entendre que traiter un sujet de la sorte n'était pas facile et, même avec moins de maladresses, il n'aurait probablement pas pu être parfait. Cependant, je reste persuadé que son incapacité à savoir comment aborder cet événement lui a fait défaut. Au final, on se retrouve face à un ensemble trop maladroit pour réellement faire ce que l'on attend de lui, et c'est fort dommage au vu du sujet si important qu'il traite. Pour conclure, Samuel Paty mérite certainement un meilleur film.