On va voir le « biopic » sur les 11 derniers jours de Samuel Paty à reculons, par devoir civique, avec la crainte d’être choqué. On y va pour ne pas se sentir coupable soi-même du crime d’abandon. Ce dont a été précisément victime ce prof d’Histoire-Géo exemplaire. Abandon par son administration, ses collègues, ses élèves, la police… On sait l’engrenage qui a mené à son assassinat par un jeune réfugié tchétchène radicalisé, engrenage qui fait tout le scénario linéaire du film…
On va donc voir ce film pour que les exploitants de salles de cinéma ne le retirent pas trop tôt, pour que les salles ne soient pas remplies que de têtes chenues, pour que le public français ne nous fasse pas trop honte par son indifférence à un drame qui dit tout de nos médiocrités…
On y va encore parce qu’on a remarqué que, sur le site Allociné, la presse a donné une note de seulement 3,5 sur 5 alors que le public l’a fait monter à 4,4, et qu’on ne veut pas être du côté d’une prétendue élite intellectuelle, politique, voire cinéphile.
La bonne surprise, c’est que le film fonctionne, que l’on ne s’y ennuie pas, que les acteurs sont excellents, à commencer par Antoine Reinartz, qui a la lourde charge d’incarner Samuel Paty, ou Emmanuelle Bercot, qui interprète la principale dépassée du collège. Les autres personnages sont moins affinés, mais pas moins justes. Il faut n’avoir jamais fréquenté ni le milieu de l’Éducation nationale ni celui de l’immigration musulmane pour considérer que la présentation qui en est faite serait caricaturale. Les enfants en particulier sont crédibles et naturels, les mères de famille musulmanes absolument conformes à la réalité… En revanche, il a fallu un immense courage, et le talent qui va avec, pour ceux qui jouent les « méchants » : Bachira la fille (Emma Boumali) qui a menti à son père (Kader Zaudi), celui qui va déclencher la catastrophe, ou l’imam radicalisé (Azize Kabouche). Une mention spéciale pour Jean-Michel Lahmi qui joue le professeur syndicaliste qui se désolidarise ostensiblement de Samuel Paty… Le personnage de l’assassin lui-même reste dans l’ombre. Et n’est-ce pas mieux ainsi ?
Unité de lieu, de temps et d’action, grande sobriété dans la direction des acteurs, qualité irréprochable des images justifient le choix d’avoir réalisé une fiction et pas un documentaire ou un docu-fiction qui n’auraient pas eu le même impact. Après la scène de l’assassinat, l’œuvre d’art, car c’en est une, s’alourdit de plusieurs épilogues. Mais il faut bien expliquer un peu de ce qu’il se passe ensuite dans les locaux de la police, chez les profs, faire un premier bilan des absurdités administratives (le fameux « pas de vague », les acronymes déshumanisant), qui ont abouti à la catastrophe… Mais le pire abandon a été celui de la Justice.
Heureusement, le récit nous épargne une incursion sur le fiasco du jugement et se contente d’indiquer, en blanc sur fond noir, les condamnations bien théoriques qui ont été prononcées. Filmer ça aurait nui à l’œuvre. On le verra peut-être un jour sur la chaîne parlementaire comme on a pu revoir récemment le procès Barbie. Du point de vue de l'Histoire, on est au même niveau.