Dans un monde où le réel et la fiction se confondent, où des images toujours plus lisses, fluides et réalistes inondent les smartphones et les réseaux sociaux, quoi de mieux qu’un retour à l’imperfection et aux aberrations visuelles du monde numérique d’autrefois pour réapprendre à faire la part des choses ? À distinguer le vrai du faux ?
Quoi de mieux que de retourner au virtuel d’antan, celui qui se distinguait du réel du premier coup d’œil ? Le virtuel qui ne trompait pas son monde.
LE VERTIGE est la suite spirituelle d’INCROYABLE MAIS VRAI et de L’ACCIDENT DE PIANO, une comédie absurde dans laquelle Adèle Exarchopoulos jouait une jeune influenceuse apathique frappée par une maladie rare. Dépourvue du droit naturel de « ressentir » la douleur physique et en quelques sortes anesthésiée de la tête jusqu’aux pieds, son esprit est devenu à l’image de son corps, insensible et incapable d’empathie. La contamination du personnage d’Adèle transposait l’effet de dégradation des relations humaines qu’exercent les réseaux sociaux et la course aux contenus absurdes et aux abonnés.
La lisière entre le réel et le virtuel, désormais quasi imperceptible avec la multiplication des fakes news, des trucages et montages de toutes sortes, était autrefois évidente et provoquait le rejet d’une large partie de la population. Le virtuel suscitait l’émerveillement, le rire, l’amusement, le rêve pour une niche portion d’adeptes et imposait un important effort d’immersion de la part du public. En employant la motion-capture tout en faisant un pied de nez aux films à effets spéciaux dernier-cri, Quentin Dupieux impose une esthétique dépassée à son public comme pour déjouer la marche de l’histoire et du progrès technologique. Le but ? Nous extirper et nous libérer de l’ignoble présent qui s’est imposé à nous.
L’humour absurde de Quentin Dupieux, c’est un pigeon qui fait du surplace dans une bouche d’égout au lieu de voler parmi les nuages, c’est un être qui retourne à une condition misérable qui n’est pas la sienne en dépit des efforts d’Alain Chabat pour l’en extirper à l’image de la mouche géante domestiquée par le duo du Palmashow dans Mandibules. C’est la digne représentation du discours sur la servitude volontaire d’Etienne de la Boétie, une humanité qui n’est plus que l’ombre, ou plutôt le reflet d’elle-même sous l’effet du progrès
Dans le Vertige, on y trouve une jeune mère qui a oublié le prénom de son enfant parce que le bloc-note de son smartphone s’est effacé et un jeune père qui s’étonne de ne rien ressentir au moment de la naissance de son enfant. La faute revient à un processus qui n’a plus rien de naturel, à un rythme qui a perdu tout son sens, hilarant, ce personnage considère comme réel ce qui a de la valeur marchande ou ce qui salit. Une montre à 8000 euros et un moteur de scooter qui laisse des tâches sur les mains, c’est sa définition du réel.
Loin de moquer la génération des réseaux sociaux comme un Boomer, Quentin Dupieux se demande pourquoi les réseaux sociaux sont devenus un espace d’affrontement, de haine, de misogynie et d’endoctrinement ? Pourquoi le virtuel qui n’est qu’une représentation incomplète de notre être, qui nous prive de nos 5 sens fait de nous des mauvaises personnes ?
Pour le démontrer à travers le personnage de Jonathan Cohen, Quentin Dupieux dépeint un homme qui interprète la révélation qu’Alain Chabat partage avec lui comme la confirmation que rien n’a d’importance. Le virtuel c’est l’absence de consistance, et donc de conséquence. Dans notre réalité complexe, ce verdict est en réalité une énorme erreur, puisqu’il y a bien longtemps que le virtuel a des conséquences sur le réel, sur l’économie, sur la politique, sur nos imaginaires.
Le virtuel, nos désirs, nos émotions et l’imaginaire n’ont pas attendus l’arrivée du numérique pour définir et transformer notre réalité.
Cette erreur populaire dont s’amuse le cinéaste caractérise l’univers et l’industrie du jeux vidéo où pullulent les expériences dites violentes. En citant GTA comme principale source d’inspiration, un défouloir où l’on incarne des hors-la-loi, Quentin Dupieux expose sa pensée : le virtuel est un espace où l’on peut se dispenser des règles, les briser, les violer, le virtuel répond à nos pulsions inconscientes et se veut un formidable espace de liberté. Depuis toujours le jeu vidéo occupe un rôle cathartique, mais il serait erroné de limiter son intérêt à ce point de vue. Pour Jonathan Cohen, un monde où l’argent et la matière n’ont pas de valeur se transforme en GTA à ciel ouvert. Et si rien n’a d’importance, il reste le MOI, notre ego qu’il faut protéger du poids de cette annonce. Si le reste n’a pas d’importance, moi je suis important.
Plus qu’un espace sans valeur, le virtuel est pour Quentin Dupieux un lieu où se révèle une part de nous-même, mais également un espace qui a le pouvoir de corrompre notre nature.