French Cancan m'a emporté comme un tourbillon que je croyais pouvoir regarder depuis le bord. Renoir filme surtout ce que coûte un spectacle, l'énergie qu'on y brûle, les êtres qu'on abandonne en chemin pour que le rideau se lève. Danglard n'aime pas vraiment ses danseuses, il aime le spectacle à travers elles, et cette vérité crue sur les hommes de scène traverse tout le film, avec les limites qu'on devine sur les rapports homme-femme d'une époque révolue. On sent aussi, en creux, le dialogue entre le fils Jean, cinéaste et le père Auguste, peintre. La caméra recompose par instants les tableaux vivants du Montmartre qu'Auguste peignait. Et sous la carte postale Belle Époque, il y a un Paris qui se mélange, un loisir populaire qui bascule dans l'ère de la marchandise, la naissance du Moulin-Rouge comme symptôme d'un monde qui change.
Le film déborde de personnages et de destins croisés, avec des mouvements de foule menés de main de maître. Renoir ne resserre jamais son intrigue, au point que l'histoire d'amour censée porter le récit reste franchement banale, presque bâclée. Et pourtant le rythme ne faiblit jamais, jusqu'à ce final de cancan qui fait basculer un film sympathique vers un grand moment de cinéma. Le Technicolor explose de couleurs, la Complainte de la Butte enveloppe tout d'une douceur nostalgique.
Gabin retrouve enfin Renoir après des années de brouille pour incarner un patriarche du spectacle, jovial et manipulateur à la fois. Gabin reste Gabin, même si son idylle avec une danseuse assez jeune pour être sa fille peine aujourd'hui à convaincre. Françoise Arnoul lui donne la réplique avec une innocence juste, jamais niaise, mais sans vraiment s'imposer à l'écran, tandis que María Félix est bouleversante d'équilibre entre le glamour, une jalousie destructrice, et une fragilité enfouie. La vraie force du film tient pourtant à ces seconds rôles que Renoir refuse de sacrifier. La tentative de suicide du Prince Alexandre, la silhouette de la vieille Prunelle, les salles de fête débordantes de vie : tant d'émotions fugitives traversent le film, le bercent ou le hantent, sans jamais en briser la légèreté. L'apparition d'Edith Piaf achève de lui donner toute son âme. Le film est daté, assurément, mais c'est tout un Paris et toute une troupe qu'on regarde une dernière fois danser. Un Montmartre qui n'existe plus nulle part, sinon dans ce genre de film, et dans ma mémoire.