En 1997, Gregg Araki referme sa « Teen Apocalypse Trilogy » avec le film qu'il décrit lui-même comme "Beverly Hills 90210 sous acide". Nowhere suit une journée dans la vie d'une vingtaine d'adolescents de Los Angeles, intrigues sentimentales entrecroisées, drogues, désirs circulants et fête finale comme point de convergence — soit très précisément l'architecture du teen soap télévisuel qui règne alors sur les écrans américains mais habitée cette fois par tout ce que le format passe son temps à recouvrir ou à oublier.
Araki emprunte littéralement les cases du format du soap (le rendez-vous amoureux, la rivalité sentimentale, la fête qui rassemble tout le monde au dernier acte) pour injecter dans chacune son exact contraire : le rendez-vous devient overdose, l'idole des jeunes devient prédateur, la fête devient apocalypse. Mais là où la parodie se contenterait de rire du format, Araki le retourne pour exhiber ce que la télévision de son époque recouvrait : la détresse réelle, le sexe, la violence de l'adolescence américaine.
Cette logique d'inversion trouve son prolongement dans la direction artistique, poussée ici au paroxysme de l'auteur. Chambres peintes en damiers hallucinés, murs couverts de slogans, ciels irradiés : aucun espace de Nowhere ne ressemble à un lieu habitable réel. Le décor exprime ses personnages, débordement de la psyché sur les murs qui fait du film l'un des rares exemples aboutis d'un expressionnisme pop.
Au milieu de cette saturation, Dark fait figure d'anomalie, c'est le seul personnage doté d'une intériorité dans un monde peuplé de surfaces — son angoisse de fin du monde, ses monologues sur l'amour véritable sont filmés au premier degré, tandis que tout autour de lui ne répond que par le glib et la répartie. Cette dissymétrie reproduit exactement l'expérience adolescente de la détresse authentique noyée dans un environnement qui traite tout, y compris la souffrance, comme un contenu parmi d'autres. Quiconque a déjà tenté de dire quelque chose de grave dans une conversation qui n'attendait qu'une punchline reconnaîtra le dispositif.
Le film bascule cependant en son centre, selon la mécanique de rupture qu'Araki avait déjà éprouvée dans The Doom Generation : au milieu du cartoon, la violence frontale surgit sans prévenir. Ici, la star télévisuelle que toutes les adolescentes s'arrachent se révèle être un violeur, et sa victime, Egg, se suicide. La cible de la scène est limpide : l'industrie qui fabrique des objets de désir pour adolescentes est la même qui les consomme. Et l'ironie du casting achève la démonstration mieux que le film lui-même n'aurait pu le faire — Ryan Phillippe, Heather Graham, Denise Richards, Mena Suvari : le générique aligne une densité sidérante de visages sur le point de devenir exactement ce que le film dénonce. La machine hollywoodienne a absorbé sans le moindre effort les corps mêmes qui servaient à la critiquer.
Contrairement à The Doom Generation, qui organisait la lente sortie du régime hétérosexuel, Nowhere part d'un monde où la fluidité est déjà là — couples de toutes configurations, désirs circulants, aucune scène de coming out, aucune justification, juste une polysexualité d'ambiance. Ce déplacement de la conquête à l'évidence constitue peut-être l'apport le plus discrètement radical du film, anticipant de vingt-cinq ans des représentations que les séries adolescentes contemporaines présentent aujourd'hui comme des audaces neuves. Araki n'a pas milité pour cette évidence : il l'a simplement filmée comme acquise, ce qui reste la manière la plus efficace de rendre une norme obsolète.
Tout n'est pas tenu avec la même rigueur. La structure chorale, fidèle au format qu'elle parodie, produit une dispersion bien réelle : plusieurs fils secondaires fonctionnent comme des sketchs autonomes sans retour sur l'ensemble, et la répétition du principe — une vignette absurde, puis une vignette cruelle — finit par user son propre effet. Quant au lézard extraterrestre qui enlève des adolescents au fil du récit, il incarne le geste le plus clivant du film — l'aliénation figurée par un alien, métaphore si lisible qu'elle frôle le calembour visuel.
Reste la fin, qui continue de m'échapper aujourd'hui encore. Dark trouve enfin ce qu'il cherchait depuis le premier plan : Montgomery, revenu, blessé, couché dans son lit — l'amour ou l'amitié véritable, au premier matin du monde. Puis Montgomery tousse, convulse, et explose en cafard géant qui s'enfuit par la fenêtre. Une lecture possible : l'amour existe bel et bien, il était là, dans ce lit, sincère et partagé — et c'est précisément pour cela que sa destruction immédiate est insoutenable. Le film ne dirait alors pas que le bonheur est un mensonge, mais quelque chose de plus cruel encore : que pour cette génération filmée en 1997, il était réel, accessible, et structurellement impossible à conserver plus d'un plan.