Il est des films dont on ressort troublé, perplexe, fasciné, puis vaguement vidé, comme après une expérience extrême dont l’intensité dépasse la satisfaction. L’empire des sens appartient à cette catégorie de créations dont la radicalité est à la fois leur gloire et leur faiblesse. Rarement une œuvre aura à ce point cherché à franchir toutes les frontières du cinéma narratif, moral, culturel et sensoriel — quitte à perdre, en route, une partie de son équilibre.
Inspiré d’un fait divers réel, l’affaire Sada Abe, qui secoua le Japon en 1936, le film raconte l’engloutissement d’un couple dans une passion dévorante, charnelle, obsessionnelle, jusqu’au point de non-retour.
Cette matière brute, Oshima la traite sans détour, avec une frontalité qui défie les conventions du cinéma érotique, jusqu’à brouiller la frontière entre fiction et acte documentaire. Le sexe y est montré sans filtre, sans coupe, sans pudeur — non pas comme un accessoire de l’histoire, mais comme sa raison d’être.
C’est précisément cette radicalité qui fascine autant qu’elle pose problème.
La relation entre Sada (interprétée par une Eiko Matsuda aussi troublante que désincarnée) et Kichizo (Tatsuya Fuji, nu presque tout le film, littéralement) prend la forme d’un rituel, presque religieux, où chaque étreinte devient un pas de plus vers la dissolution de l’individu dans le désir.
Mais à force de répétition, à force de vouloir rendre visible jusqu’à l’excès, le film finit par émousser son propre tranchant.
Sur le plan esthétique, la mise en scène est indéniablement maîtrisée. Les intérieurs de bois, les lumières tamisées, les tissus glissant sur la peau, tout concourt à créer un espace hors du temps, presque claustrophobe. On est à mi-chemin entre la chambre funéraire et le cocon amoureux, ce qui donne au film une ambiance singulièrement oppressante. Oshima construit un monde fermé, intensément codifié, où l’extérieur n’existe plus — et c’est là, sans doute, que quelque chose se perd.
Car en confinant son récit à ce huis clos du désir, le film finit par manquer d’oxygène. L’histoire se referme sur elle-même, répétitive, parfois même mécanique.
Les scènes sexuelles, d’abord saisissantes, deviennent attendues. Ce qui était transgressif se mue peu à peu en motif, et ce motif se vide progressivement de tension. Le spectateur, d’abord happé, se retrouve à distance.
La montée dramatique promise au début se dilue dans une surenchère qui n’évolue plus.
Le choix de ne pas censurer les actes sexuels, certes historique, n’est jamais gratuit. Il est même parfois d’une vérité dérangeante. Mais cette ambition de « tout montrer » n’est pas toujours portée par un propos aussi fort qu’elle le voudrait. Là où certains films atteignent l’inexprimable par la suggestion, L’Empire des sens s’obstine à dire l’indicible par l’évidence, jusqu’à l’épuisement. Le choc devient une routine. Et la routine, un léger ennui.
Il faut aussi parler de la musique, presque absente, ou plutôt discrète au point de se faire oublier. Cela participe à l’impression d’étrangeté, de flottement, mais cela prive aussi le récit de respiration. L’absence de contrepoint sonore fait que tout se joue dans le silence du corps, ce qui peut être vertigineux… ou aride, selon le moment. De même, les personnages secondaires, bien que nombreux, sont réduits à des silhouettes fonctionnelles. Le monde social qui entoure le couple est esquissé, jamais incarné. Cela accentue l’impression de boucle, mais empêche aussi d’ancrer le film dans une réalité historique ou humaine plus large.
Ce qui demeure, malgré tout, c’est une proposition de cinéma rare. Le geste d’Oshima est courageux, téméraire, même visionnaire à certains égards. Son refus des compromis, son choix d’explorer la sexualité comme langage absolu, font du film une œuvre qu’on ne peut ni oublier ni classer. Mais cette audace, aussi admirable soit-elle, aurait peut-être gagné à s’appuyer sur une dramaturgie plus nuancée, un rythme plus tendu, et des silences porteurs de sens plutôt que de vide.
Il y a dans L’empire des sens une beauté froide, une provocation stylisée, une volonté de dépassement qui force le respect. Mais il y a aussi une forme de fermeture sur soi, un refus du dialogue avec le spectateur, qui peuvent rendre l’expérience plus théorique qu’émotionnelle. En fin de compte, ce film est comme un sabre parfaitement affûté, forgé dans le feu de la passion et de l’avant-garde — mais dont la lame, parfois, frappe dans le vide.