Petite ouverture à la ‘2001’ avec un son de quelques seconds pour mieux signifier que l’on entre dans un film grand et dans un univers inquiétant. La musique de Jonny Greenwood, plus ou moins présente mais surtout étrange et lancinante, joue le rôle d’une personne tierce qui mettrait en garde sur la nature de chaque scène; exclusivement instrumentale, elle donne de la vitalité au récit. Vous avez là un des meilleurs films -si ce n’est le meilleur- de l’année 2007. Anderson s’est en fait basé sur ‘Oil !’, le roman d’Upton Sinclair écrit en 1927 et qui traite de l’univers du pétrole. On suit l’histoire de Daniel Plainview (Day-Lewis) et de son fils qui parte à l’assaut de la côte Ouest des Etats-Unis en vue de faire fortune et de devenir pétroliers, le tout dans une logique d’entreprise familiale. On s’en rendra compte bien assez tôt que ce concept est tout simplement une hypocrisie de la part du boss puisqu’il ne connait rien de ses employés comme il le prétend. Mais ça ne s’arrête pas là : il est avare, misanthrope, aigre, imbu de sa personne, orateur confirmé… Bref, il cumule les défauts mais n’en est pas pour autant détestable. Grâce à un charisme hors du commun, il force le respect et l’admiration des habitants de Little Boston et des spectateurs. Même si cet homme possède toute la méchanceté du monde, on voudrait bien (en secret) être à sa place et détenir son savoir de businessman et d’orateur. Sa relation avec son fils paraît de plus en plus compromise à partir du moment où il l’envoie dans une institution spécialisée dans le traitement des enfants sourds. On peut tout de même voir en lui un père dur mais juste puisqu’il ne cesse de défendre sa petite famille, notamment contre les attaques des grands pétroliers se mêlant d’un peu trop près de ses affaires personnelles. Ce qui nous amène à l’industrie pétrolière faite principalement d’argent et de rapports de pouvoir. Là encore, on reste dans une échelle raisonnable : ce n’est pas un tout mais des parties de l’histoire de l’or noir qui nous sont montrées. Clairement, les grandes firmes (Standard Oil, Union Oil) veulent s’accaparer toutes les parcelles où un potentiel d’exploitation se fait sentir, la course est donc lancée… De là, l’expérience de Plainview va le sauver (‘Vous volez le travail des gens’) et son esprit visionnaire va le faire aller encore plus loin : il reste indépendant, imperturbable dans sa détermination. Aux environs de la moitié du film, les relations humaines se désagrègent, la découverte de la vraie nature de Plainview donne froid dans le dos (la vérité sur l’adoption de son fils, son rapport à l’argent, sa justice). Parlons tout de même du personnage d’Eli (Paul Dano qui joue également Paul le 2e frère de la famille Sunday) qui introduit la religion dans le film, on a une opposition distincte entre l’image sale de l’argent et du pétrole et la pureté du corps religieux. Le film ne prend pas parti mais cet aspect religieux s’avère bien sectaire, le ‘faux prophète’ est tout autant attiré par l’argent que le pétrolier, Paul Dano a vraiment une tête à claques (on aimerait lui faire subir ce qu’il lui arrive dès sa première apparition) et joue bien le jeu de l’illuminé d’apparence fiable. Toute cette mécanique est accompagnée de décors issus de l’imagination de Jack Fisk qui a déjà collaboré avec Malick (‘La balade sauvage’), Lynch ou De Palma; la reconstitution historique est grandiose à tel point qu’on se demande comment Anderson a fait avec un budget plutôt restreint (pour un film de cette envergure) de 25 millions, on s’y croirait. Bien entendu, on ne tombe dans le banal western revisité mais dans un style à part entre le film épique et le drame historique. C’est avec cette démarcation que le réalisateur fait la différence. C’est quand le drame arrive que tout change. Outre le fait qu’il relate l’exploitation du pétrole qui prend son essor au début du 20e siècle, ce chef d’œuvre se veut aussi une méditation sur des thèmes très vastes et même métaphysiques : Culte religieux et argent? (Quand on voit les sommes astronomiques gagnées par le Vatican, on comprend que c’est toujours d’actualité) La fin justifie-t-elle les moyens et tous les moyens? Jusqu’à quel point peut-on invoquer la folie pour seule motivation? La dimension mystérieuse du film se clôt sur une fin ouverte à tous les points de vue mais on peut émettre quelques hypothèses. ‘Jai fini’ ou ‘I’m finished’ a été analysé comme un dilemme pour le spectateur entre comprendre le fait qu’il soit condamné et le fait que le domestique puisse s’occuper du reste de l’acte commis. Il n’en est rien, cette phrase prouve la désinvolture que Daniel Plainview émet dans l’acte de tuer (la gravité n’est pas vécue lourdement pour lui), au départ par nécessité puis finalement par satisfaction personnelle. Chef d’œuvre donc réellement parfait mais malheureusement méconnu. L’ensemble se révèle bien équilibré, sans fausses notes et particulièrement bien réalisé. A voir absolument !