Il y a dans *Le Fan* quelque chose de très séduisant sur le papier et souvent très frustrant à l’écran, ce qui en fait typiquement le genre de film qu’on regarde avec un mélange d’intérêt sincère et de regret permanent. Tony Scott filme ici un thriller psychologique sportif adapté du roman de Peter Abrahams, avec Robert De Niro en fan dévoré par son obsession et Wesley Snipes en star de baseball transformée en fantasme public, et on sent immédiatement pourquoi le projet pouvait être grand : le sujet parle autant de célébrité que de solitude, de virilité en crise, de besoin de projection, de la façon dont un supporter finit par confondre passion et possession. C’est un vrai matériau de tragédie moderne, surtout dans le décor des Giants de San Francisco, avec ce sport ultra codifié où le rituel, la superstition et le regard des foules comptent autant que la performance.
Ce qui fonctionne vraiment, c’est l’énergie de mise en scène. Tony Scott a cette capacité rare à donner de la tension à des scènes qui, dans d’autres mains, seraient purement utilitaires : un trajet en voiture, une discussion tendue, un moment de flottement deviennent des morceaux de cinéma nerveux, traversés par le montage, les focales agressives, les lumières contrastées, le sentiment que tout est déjà sur le point de dérailler. On reconnaît aussi sa période la plus “hyper-sensorielle”, parfois brillante, parfois trop insistante. La photo de Dariusz Wolski et la musique de Hans Zimmer participent énormément à cette sensation de fièvre continue : le film a du style, une vraie identité, une texture 90’s très marquée qui reste plaisante aujourd’hui, même quand le récit patine.
Robert De Niro, lui, tient le film presque à lui seul pendant une bonne partie du parcours. Il apporte une nervosité triste, une rage rentrée, un côté pathétique au sens noble (on sent l’homme cassé derrière la menace) qui empêche le personnage de n’être qu’un simple “méchant” de thriller. Wesley Snipes joue très bien l’autre versant du miroir, celui d’une célébrité qui subit les attentes, les projections, la violence symbolique du public, et le duo a une vraie idée de cinéma : ce ne sont pas seulement deux hommes, ce sont deux imaginaires qui se percutent. Le problème, c’est que le scénario n’exploite pas toujours cette richesse et revient trop souvent à des mécaniques plus grossières, comme si le film hésitait sans cesse entre étude de personnage et pur suspense de studio. À plusieurs reprises, on sent qu’il touche un thème fort, puis qu’il préfère le contourner pour aller plus vite vers l’escalade.
C’est là que le film me perd un peu : il veut parler de l’obsession des fans, de l’industrie du sport-spectacle, de la masculinité humiliée, de la célébrité comme surface vide, mais il reste souvent dans l’illustration plutôt que dans l’exploration. Les seconds rôles existent surtout pour faire avancer la machine, certains rapports sont trop schématiques, et plusieurs scènes semblent conçues pour l’impact immédiat plus que pour la cohérence émotionnelle. Du coup, on alterne entre des moments réellement prenants et des passages plus lourds, presque voyants, où la mise en scène surligne ce que l’écriture n’a pas assez construit. Ce n’est jamais ennuyeux, mais ce n’est pas non plus aussi profond ni aussi étouffant que le sujet le promettait.
Je comprends très bien pourquoi le film a été mal accueilli à sa sortie, tout en comprenant aussi pourquoi il continue d’être défendu par certains amateurs de Tony Scott : il y a dans *Le Fan* un vrai savoir-faire, des éclairs de cinéma, une atmosphère poisseuse et un casting qui ne triche pas. Mais à mes yeux, ça reste un “presque” grand film, un thriller malade et intéressant, plus marquant par ce qu’il promet que par ce qu’il accomplit vraiment. Je le conseille surtout à ceux qui aiment les œuvres mineures mais révélatrices d’un cinéaste, parce qu’on y voit à la fois tout ce qui fait la force de Tony Scott… et tout ce qui peut le pousser à l’excès.