C'est assez savoureux à voir une dessinatrice iranienne exilée à Paris coréaliser avec un Français, Vincent Paronnaud, l'adaptation animée de sa propre autobiographie en bande dessinée, et obtenir pour ce geste d'intégrité une convocation diplomatique en bonne et due forme du gouvernement iranien au moment même où le film concourt à Cannes. On ne réécrit pas mieux, même dans une fiction, la démonstration involontaire de ce que le film raconte : un pouvoir qui continue, trente ans après les faits, de se sentir menacé par le simple récit intime d'une petite fille grandissant sous son règne. Persepolis (2007) retrace l'enfance et la jeunesse de Marjane Satrapi, de la chute du Shah en 1978 jusqu'à son exil définitif, en passant par l'installation de la République islamique, la guerre Iran-Irak, un séjour adolescent à Vienne et un retour en terre natale.
Satrapi et Paronnaud choisissent de transposer à l'écran le style graphique qui a fait la signature de l'auteure dans ses bandes dessinées : une animation en aplats de noir et blanc, délibérément bidimensionnelle, fidèle au trait épuré et anguleux qui caractérise son dessin. Ce parti pris, que certains (à la lecture de review) ont jugé à tort dicté par un budget d'auteur modeste, est avant tout un refus de trahir sa propre main : Satrapi impose à l'animation la grammaire de son crayon. Plus implicitement, ce choix traduit du même geste l'idée que la mémoire personnelle ne restitue jamais le réel dans sa complexité photographique, mais le simplifie en formes essentielles — celles-là mêmes que son trait avait déjà trouvées sur le papier.
Cette économie graphique trouve son contrepoint le plus signifiant dans le cadre en couleur qui ouvre et referme le film, où l'on retrouve Marjane adulte, assise dans un aéroport, dans une teinte pourtant délavée. Ce dispositif inverse la hiérarchie qu'on attendrait spontanément entre passé et présent : c'est le passé, pourtant traversé par la révolution, la guerre et l'exil, qui est rendu avec le plus de vitalité formelle, tandis que le présent parisien, censé représenter la sécurité retrouvée, apparaît en couleur mais endeuillée. Cette inversion raconte sa nostalgie pour un pays qui n'existe plus, plus vive dans le souvenir que l'exil ne l'est dans le présent.
Cette nostalgie est structuré par le choix de filtrer la chute du Shah, l'avènement de la République islamique et la guerre contre l'Irak à travers le regard d'une fillette dont les préoccupations premières restent, comme celles de n'importe quelle gamine de son âge, sa musique, ses baskets et son envie insouciant de suivre ses rêves comme devenir prophète. Cette dissonance entre l'échelle intime des désirs de la jeunesse et l'échelle macro-politique du basculement révolutionnaire permet au film d'éviter le didactisme pesant du docu-fiction historique tout en documentant la manière dont un pouvoir politique s'immisce jusque dans les goûts musicaux et les tenues vestimentaires.
Face à cette contrainte institutionnelle qui s'immisce jusque dans l'intime, le film installe un contrepoids éthique qui ne se limite jamais à la seule grand-mère de Marjane, aussi centrale soit-elle, mais se déploie en un véritable réseau de sororité. La grand-mère, par exemple, transmet une éthique fondée sur l'intégrité personnelle et l'écoute de soi, délivrée par affection. Autour d'elle gravitent ses amies, croisées lors de scènes brèves qui imposent de vrais respirations. Cette généalogie de résistance féminine trouve aussi une incarnation dans l'épisode de la jeune femme hébergée dans la cave d'un faussaire, contrainte de se terrer en cave pour échapper à un régime qui a fait d'elle une cible. Cette séquence, aussi brève soit-elle dans l'économie globale du film, condense à elle seule tout ce que Persepolis raconte du courage nécessaire pour continuer à exister dans les interstices d'un pouvoir totalisant — dont les débordements (massacre, guerre, rapport de force) sont sans cesse stylisé par des jeux d'ombres notamment.
La seule limite, quoique mineure au regard de l'ensemble : couvrant près de deux décennies et quatre tomes de bande dessinée en à peine plus de quatre-vingt-dix minutes, le film doit nécessairement sacrifier de la respiration dramatique à certains épisodes de la vie de Marjane. Cette compression, si elle préserve un élan narratif remarquablement fluide, prive parfois certaines relations — celle avec son premier compagnon autrichien, son séjour européen en somme — du temps nécessaire pour qu'elles résonnent avec toute la profondeur qu'elles méritent.
Outre ses observations, le film demeure, aujourd'hui encore, une leçon précieuse pour celles et ceux qui grandissent dans un pays contraint de changer plusieurs fois de visage avant qu'ils aient fini de grandir. Il rappelle que l'essentiel ne réside pas dans le choix définitif d'un camp géographique ou idéologique, mais dans la fidélité à ce qu'un réseau de femmes (et d'hommes) — une grand-mère, des amies, une inconnue cachée dans une cave — a pris le risque de transmettre et de protéger, tandis que les systèmes s'effondraient autour d'elles.