« À partir du moment où un film coûte 3 ou 4 milliards, il devient film de producteur, et, quel que soit le producteur, il ne vous laisse pas la bride sur le cou. Même si le film est fait sciemment à perte (Bronston par exemple, avec Le Cid ou Les 55 jours de Pékin, pour utiliser de l’argent bloqué en Espagne), le producteur vous surveille, car il ne veut pas que l’argent se perde de n’importe quelle façon. » écrivait Jean-Luc Godard (Cahiers du Cinéma numéro 138, décembre 1962), rappelant combien « Les 55 jours de Pékin » est avant tout une gigantesque entreprise de prestige hollywoodienne.
Il est clair que le producteur, Samuel Bronston, n’a pas lésiné au niveau des dollars : une reconstitution, luxueuse mais assez fantaisiste, en Espagne, d’un Pékin du début du siècle, 7000 figurants, des costumes chatoyants, des vedettes… et un résultat dont la crédibilité historique reste pour le moins relative.
La vraisemblance est encore mise à mal par un choix typiquement hollywoodien de l’époque : tous les personnages chinois, même entre eux, parlent un américain impeccable, et les trois protagonistes chinois principaux (comme sans doute bien d’autres) sont interprétés par des acteurs anglais ou américains simplement grimés pour l’occasion. Il en va de même des nombreuses nationalités présentes à Pékin à ce moment-là : tout le monde s’exprime dans un anglais parfait, ce qui achève de gommer tout réalisme.
Le film apparaît aujourd’hui comme un condensé du regard occidental dominant des années 60. Tout, dans cette superproduction, est filtré par une vision impérialiste du monde et la mise en scène s’organise autour d’une partition manichéenne : les Occidentaux héroïques, civilisés, organisés ; les Boxers réduits à une masse fanatique et indistincte.
À ce titre, le film fonctionne moins comme une chronique historique que comme une œuvre de propagande involontaire magnifiant l’héroïsme occidental et légitimant l’entreprise coloniale. L’idée même d’un “sauvetage” des légations par les puissances étrangères rejoint un discours civilisationnel aujourd’hui daté mais révélateur d’un imaginaire hollywoodien du tournant des années 60.
Le génie de Nicholas Ray, pourtant l’un des grands stylistes du cinéma américain, ne perce qu’à de rares instants. Prisonnier d’un dispositif pharaonique qu’il n’a d’ailleurs dirigé que partiellement, Ray semble écrasé par la dimension industrielle du projet. La sensibilité humaine et la poésie qui marquaient ses œuvres précédentes s’efface ici derrière la démesure d’une superproduction qui impose son cadre idéologique autant que plastique.