Considérer Le Tambour comme un grand film, c’est peut-être déjà se laisser contaminer par un film qui ne veut pas de notre assentiment. Il ne cherche ni à nous plaire, ni à nous séduire, ni même à nous convaincre. Il nous dérange, littéralement. Dans notre manière de voir, d’écouter, de comprendre, de nous souvenir.
C’est un film qui trahit le grand récit pour le hanter de l’intérieur, un film qui refuse la stabilité historique : l’Histoire, oui, mais vécue du point de vue de la fable malade, de l’enfant perverti, du cri qui casse les vitres, du tambour battu comme on bat le monde.
Le Tambour ne reconstruit pas que l’Europe des années trente et quarante : il l’habite de biais, la perfore par la fable, l’empoisonne par la voix d’un enfant qui a refusé de grandir, comme si le refus du devenir était, soudain, le seul geste moral possible. Ou le plus pervers. C’est tout le paradoxe du film.
Il faut peut-être partir de là : Le Tambour n’est pas un film sur le nazisme. Ce n’est pas un film sur l’Allemagne. Ce n’est pas un film “historique”. C’est un film qui montre ce que produit un siècle quand on approche trop près le vacillement moral, la déréliction des signes et le grotesque. Le grand art de Schlöndorff, ici, c’est de faire disjoncter le réalisme de l’intérieur, d’en faire éclater les coutures en y injectant une matière insidieuse : le conte, l’obscène.
Oskar, c’est l’épicentre du tremblement. Il ne grandit pas. Et cette décision-là, à trois ans, dans un monde où tout le monde s’empresse de grandir, c’est une désertion majuscule. Une grève du corps. Le monde adulte est là, grouillant, lubrique, dangereux. Oskar le regarde avec des yeux fixes. Il est l’enfant qui a tout compris trop tôt. L’enfant qui comprend que la croissance, ici, c’est la compromission. Que devenir grand, c’est accepter la logique des camps, des fusils, des pulsions refoulées qui s’érigent en lois. Alors il reste petit.
Oskar ne grandit pas. Voilà la métaphore. Mais une métaphore dont on ne sait jamais si elle est résistance ou perversion. Fuite ou lucidité. C’est ce flottement qui fait le film. Cette indécidabilité qui traverse tout : Oskar regarde, oui, mais il agit aussi. Il dénonce, mais il jouit. Il refuse le monde adulte tout en l’imitant dans ses gestes les plus troubles. Il veut rester petit, mais il manipule, il séduit, il détruit. Est-il victime ou bourreau ? Mascotte ou monstre ? Il est trop. Il déborde la morale, la lecture, l’interprétation.
Et ce débordement est partout. Dans le corps du film. Dans sa peau. Dans ses textures. Schlöndorff ne filme pas la montée du nazisme comme une fête qui tourne mal. La forme épouse ce dérèglement : les cadres sont instables, les sons distordus, les corps filmés comme des amas de pulsions, jamais vraiment désirables, jamais vraiment repoussants. On est dans une zone grise. Une boue visuelle et morale.
Rien n’est simple. Ni le grotesque, ni l’érotisme, ni la violence. En exemple, la fameuse scène des anguilles tirées du cheval mort n’est pas une image-choc : c’est une énigme. Répulsion ou fascination ? Rire ou dégoût ? Tout Le Tambour repose sur cette frontière floue, cette logique du malaise. Un malaise sans issue. Car il n’y a pas de retour possible à l’ordre. Pas de leçon à tirer. Pas de culpabilité claire. Juste une Europe qui s’enfonce dans son propre fantasme et un enfant qui joue du tambour, comme on forcerait les morts à parler.
On pourrait croire à une posture critique, à une dénonciation par l’absurde. Mais ce serait trop facile. Le film ne dénonce pas : il infiltre. Il s’immisce dans l’époque, il la respire, il en adopte parfois les gestes. Il la mime. Il la rejoue. Et parfois, il s’y perd. Ce n’est pas un film “contre” le fascisme, c’est un film dans le fascisme. Qui montre aussi à quel point l’enfance elle-même n’est pas pure, qu’elle peut désirer le pouvoir, la jouissance, la cruauté.
C’est là que le film est le plus fort : dans son refus du confort idéologique. Il ne hiérarchise pas les horreurs. Il les montre. Il les lie. Il n’y a pas l’enfance contre la barbarie, l’imaginaire contre l’idéologie. Il y a un monde imbibé. Et un tambour qui bat, inlassablement, comme un cœur malade, un cœur trop vivant.
Le génie de Schlöndorff, c’est de n’avoir jamais eu peur du mauvais goût. Il filme la lubricité, la fange, la cruauté, sans cligner des yeux. Il filme les corps comme des surfaces de contamination : toujours trop proches, trop vivants, trop ouverts. On pense aux anguilles tirées du ventre d’un cheval, à cette chair offerte, à ces femmes qui jouissent, qui meurent, qui rient, mais dont aucun geste n’est pur. Le film est impur, dans sa texture même. Et c’est cette impureté qui fait sa vérité.
Il faut parler du grotesque. Parce que tout le film s’enracine dans cette esthétique-là. Le grotesque comme excès. Comme forme de lucidité perverse. Comme manière de dire ce qu’on ne peut pas dire autrement. Le nazisme est montré non pas comme une doctrine, mais comme un carnaval obscène, une logique des corps, un délire de représentation. Ce n’est pas une idéologie, c’est une fête monstrueuse. Et Oskar, là-dedans, c’est l’œil impitoyable.
Ce qui reste du film, longtemps après, ce n’est pas une scène, un plan, un message. C’est une sensation. Celle d’avoir été traversé par un film qui nous regarde en retour. Qui nous accuse, peut-être. Ou qui, du moins, ne nous laisse pas indemnes. Un film qui ne reconstruit rien. Qui laisse les ruines en l’état. Qui préfère la salissure à la catharsis. Qui ose l’ambiguïté. Qui laisse traîner les questions. Oskar n’est ni ange, ni démon. Il est l’incarnation d’une époque qui a cessé de croire en la croissance, en la dialectique.
C’est pour cela, et seulement pour cela, que Le Tambour est un chef-d’œuvre. Parce qu’il ne documente pas : il transperce. Parce qu’il ne reconstruit pas : il profane. Parce qu’il ose filmer l’Histoire comme un rêve devenu putréfaction. Parce qu’il sait que ce qui est intolérable ne peut être dit qu’à travers la fable. Et parce que dans ce corps minuscule, qui crie et qui tape, se concentre toute l’horreur d’un siècle sans filtre, sans leçon, sans clôture.