Signe des chefs d’œuvre, « La Horde sauvage », ce poème mortifère et élégiaque, gagne à chaque vision en modernité et en puissance. Sur le fond, d’abord : démystifier le western, c’est d’abord s’attaquer à une certaine forme de propagande hollywoodienne (révisionnisme historique et idéalisation des valeurs héroïques), et donc s’attaquer à l’impérialisme américain : en pleine guerre du Vietnam, impossible de ne pas rapprocher le carnage final des massacres perpétrés par l’armée US. Quoi de plus actuel ? Le film interroge aussi les soubassements de la violence et surtout ses mécanismes de reproduction : refusant l’angélisme et l’innocence associés à l’enfance, Peckinpah la raccroche au contraire à la violence du monde que les enfants sont condamnés à reproduire (durant le film, c’est une ligne rouge qui commence avec la torture du scorpion par les petits villageois jusqu’à l’enfant soldat de la fusillade finale). Cette violence s’inscrit dans tout le tissu social et façonne les esprits, sous sa forme la plus visible (guerres, émeutes, attentats…) mais surtout sous sa forme le plus profonde qui est économique (dénuement des mexicains qui évoque évidemment des images tristement actuelles). Et on touche ici l’une des thématiques les plus fortes de l’œuvre de Peckinpah : la notion de progrès sur lequel se sont construites nos sociétés depuis le 18ème siècle et que l’on pare de toutes les vertus, n’est en fait qu’un leurre, car si ses effets sont visibles sur le plan technique, il ne sert qu’à nous aveugler sur les soubassements de notre civilisation : l’humanité fabrique des voitures, des avions, mais est incapable d’échapper à sa propre violence autodestructrice. Entre perversion des valeurs et regard nostalgique sur un monde en décomposition, « La Horde sauvage » dessine les contours d’un des discours les plus désabusés et contestataire du cinéma moderne. Sur le plan formel, le film de Peckinpah révolutionne aussi la place du spectateur qui est ici non plus réconforté dans sa position, mais malmené, soumis à la profonde ambivalence humaine (les héros sont pétris de cynisme) et à l’ambiguïté de sa position de voyeur - le spectacle de la violence, d’un réalisme jamais vu à l’écran, retrouve dans le film sa nature scandaleuse, tout en cristallisant son pouvoir fascination, profondément ancrée dans la nature humaine. Cette mise en scène de la beauté paradoxale de la mort dénonce la fascination qu’exerce la violence, et Peckinpah fait en sorte que le spectateur ressente de la manière la plus forte, la plus terrible possible, la folie meurtrière qui peut s’emparer de l’homme. Le génie du cinéaste est qu’il parvient à transcender de sa signification primaire ce déchaînement baroque et fiévreux des images, et nous fait du coup accéder à une poésie brutale. Dans le traitement définitif qu’il fait de la violence, Peckinpah est à la fois un peintre, un analyste, un poète et un pamphlétaire. L’utilisation révolutionnaire et virtuose que Peckinpah fait du ralenti et du montage irriguera tout le cinéma du 20ème siècle jusqu’à nos jours, faisant du cinéaste l’un des plus grands créateurs de forme du cinéma moderne. La succession accélérée des ralentis transforme le temps en chaos et restitue avec une acuité unique l’irruption de la violence, tandis la multiplication quasi cubiste des points de vue ne fait que confirmer à contrario l’impossibilité de fixer l’instant de mort. Ce double mouvement dénote d’une vraie morale de cinéaste et lave Peckinpah de toutes accusations de complaisance. La virtuosité de la mise en scène est ainsi au service des intentions du cinéaste, qui oblige le spectateur à passer sans cesse de la fascination à la répulsion. Mais « La Horde sauvage » n’est pas seulement un chant funèbre et un opéra contestataire, il dissimule aussi en son sein une humanité vibrante, un regard jamais misanthrope, mais désabusé et compatissant. Au cours du film, ses protagonistes nous livrent leur double visage, l’un froid et cruel, l’autre – comme touché par la grâce – profondément tragique. Ce sont ceux de personnages qui se savent condamnés, qui ont fréquentés les abimes et qui savent l’absurdité de l’existence. Ces anti-héros absolus vont pourtant revenir à la vie dans un baroud d’honneur qui marque à la fois leur retour en dignité et prolonge encore un peu cette insoutenable légèreté de l’existence. Cette poignante élégie, à la fois baroque et profondément délicate, qui peut résumé l’existence humaine à un éclat de rire au moment de mourir, est peut-être la marque définitive du génie de Peckinpah. Qui fait que, dans son cinéma, tout est d’une hallucinante, tragique et dérisoire vérité.