"La Ligne rouge" est sans doute le meilleur film de guerre depuis "Apocalypse Now", mais on est ici bien loin de la torpeur démoniaque du film de Coppola. Chez Terrence Malick, les soldats sont lucides et font part de leurs pensées via des voix off multiples qui donnent à ce chef-d’œuvre un surplus d'humanité. Les acteurs talentueux se succèdent et chaque rôle, aussi petit soit-il, à son importance. Si le personnage de Sean Penn précise bien qu'un homme seul n'est rien en ce monde, Malick prouve le contraire par son point de vue, et les voix multiples dessinent aussi bien les destinées de chacun que le visage de la guerre, même si toutes ces destinées convergent vers Witt, brillamment interprété par Jim Caviezel.
Les plans steadicam sont d'une beauté fascinante et, en même temps qu'ils esthétisent la bataille comme dans "Les Sentiers de la Gloire", ils saisissent son horreur et la font vivre aux spectateurs d'une façon inédite. C'est aussi simple que ça : on a réellement l'impression d'être au cœur de la bataille tant les détails sont précis et les dialogues réalistes. Malick démontre même une approche naturaliste en filmant la faune et la flore de manière personnelle : les militaires sont ainsi des intrus qui influent sur l'écosystème local mais ne suffisent pas à le bouleverser, sauf sur le plan humain, puisque les populations locales devront s'adapter à ces étrangers qu'ils ne comprennent pas. À la barbarie guerrière détruisant aveuglément s'oppose la soif d'immortalité de Witt qui s'étanche au contact de la tribu qui l'accueille au début. Ainsi, c'est uniquement par la recherche du partage culturel – avec un regard empli de lumière, dirait Witt – que l'humanité pourra trouver sa voie sur le champ de bataille. Le soldat devient un ange protecteur pour ses compagnons, car il a compris quel lien il pouvait tisser entre l'humain et le divin. Quand l'un d'entre eux meurt, il le sonde par le regard, tentant peut-être de transmettre la vision de cet autre monde qu'il a connu mais que d'autres ne verront jamais.
Grâce à ce panthéisme, les scènes bouleversantes pour le spectateur sont nombreuses, à commencer par l'ouverture, d'une beauté sans égale et propre à tirer les larmes des yeux, mais aussi la séquence d'assaut dans la brume, sombre et chamanique avec un crescendo dramatique impressionnant, ou encore
la mort de Witt
. La musique, très belle, accentue la fascination, de même que les chansons mélanésiennes qui parsèment le film.
S'il est sans doute dommage que certains acteurs aient été coupés du montage et que d'autres aient vu leurs rôles diminuer (on sent bien que Fife, interprété par Adrien Brody, a une longue histoire à raconter), on ne peut qu'admirer la capacité qu'a Malick d'imprimer des kilomètres de pellicules pour seulement retenir quelques scènes tout en en tirant le meilleur profit. Au fond, manque-t-il quelque chose à ce chef-d’œuvre ?