Jean Gabin peu adepte du changement aimait par dessus tout s’entourer d’équipes de tournage au sein desquelles il se sentait en territoire connu. Certains diront que c’était pour l’acteur embourgeoisé et devenu un peu paresseux, une manière d’éviter toute remise en question alors que ceux qui l’ont bien connu rappellent que Jean Gabin Alexis Moncorgé était avant tout un homme extrêmement timide et pudique. Le réalisateur est tout naturellement celui qui est en charge de mettre l’acteur en confiance. Jean-Paul Le Chanois avec quatre films est l’un de ceux avec Gilles Grangier, Henri Verneuil, Julien Duvivier, Denys de La Patellière, Jean Delannoy, Geroges Lacombe, Jean Renoir ou Marcel Carné qui auront le plus cotoyé Jean Gabin sur les plateaux.
Malheureusement pour Le Chanois, il est sans doute celui avec lequel la collaboration aura été la moins prestigieuse. “Les Misérables” (1957) pourtant le plus gros succès de la carrière d’après-guerre de Jean Gabin confirme que celui-ci n’était pas à l’aise avec les films en costumes, n’étant que moyennement convaincant en Jean Valjean, notamment dans la première partie du film. “Le cas du docteur Laurent” (1957), film militant et plutôt manichéen s’avère assez peu crédible tandis que “Le jardinier d’Argentueil” (1966), le dernier de la liste est sans doute l’un des rares films de l’acteur dont on peut dire qu’il est franchement mauvais, comédie poussive sans aucun souffle.
“Monsieur” tourné en 1964, comédie enjouée et sans prétention mais joliment troussée s’avère finalement le petit joyau de l’attelage un peu baroque que formaient Jean-Paul Le Chanois le résistant et militant communiste endurci associé à Jean Gabin que l’on a souvent qualifié d’anar de droite. Alors que Gabin est encore dans sa brouille avec Michel Audiard c’est Pascal Jardin qui se charge des dialogues.
Veuf depuis seulement huit jours, le célèbre banquier René Duchêne (Jean Gabin) s’apprête à se suicider quand il rencontre une de ses anciennes femmes de chambre (Mireille Darc) devenue prostituée. Devinant les intentions de son ancien patron, la jeune femme lui annonce qu’en fait il avait été moult fois “cocu”. Coup de fouet instantané qui va embarquer les deux nouveaux complices dans l’aventure d’un emploi de maître de maison chez un riche industriel (Philippe Noiret). Pendant ce temps et alors que tout le monde le croit mort, sa belle-mère (Gabrielle Dorziat) tente de faire main basse sur l’héritage.
L’intrigue est certes hautement improbable mais le couple que forme Gabin et Mireille Darc donne parfaitement le change lors de retournements de situations judicieusement amenés pour que Gabin puisse donner toute sa mesure face à Liselotte Pulver, Gabrielle Dorziat , Philippe Noiret, Jean-Pierre Darras, Jean-Paul Moulinot ou Andrex. Ce qu’il ne se prive pas de faire pour le plus grand plaisir du spectateur qui pourra se réjouir de cette situation qui a dû ravir Jean-Paul Le Chanois, voyant un grand bourgeois goûter quelques semaines le dur labeur de ceux qu’il employait avant d’être déclaré “mort”. Son personnage redevenu le banquier René Duchène reconnaitra que “Banquier est certes compliqué mais mille fois moins éreintant que maître d’hôtel!”. Nous ne sommes pas chez Luis Bunuel, mais tout de même l’honneur est sauf !