Barry Lyndon, ou l'incarnation du génie, du perfectionnisme, de l'autodidactisme et du sens artistique ultra-développé de Stanley Kubrick.
Visuellement, il s'agit peut-être de la plus belle photographie jamais réalisée. Les plans semblent tout droit sortis de tableaux d'époque de Watteau, de Gainsborough ou d'Hogarth, que ce soit les prises en extérieur filmées en plan large, lumineuses, mettant en valeur la verdoyante campagne irlandaise (décors naturels exclusivement), ou les scènes d'intérieur, filmées avec une caméra de la Nasa et entièrement éclairées à la bougie. Attention, Barry Lyndon ne se limite pas à un tableau animé, le maître Stanley montre qu'il a d'autres cordes à son arc, comme la caméra à l'épaule ; c'est d'ailleurs lui-même qui se charge de filmer le règlement de compte à poings nus entre Barry et le soldat Toole, une brute épaisse grande gueule.
Concernant la musique, essentielle pour achever l'immersion du spectateur dans ce XVIIIe siècle finissant, Kubrick, grand mélomane, choisit des musiques des plus grands compositeurs classiques (Mozart, Bach, Schubert, Vivaldi, sans oublier la Sarabande d'Haendel), quitte à créer des anachronismes volontaires. La musique est en effet souvent postérieure au cadre temporel de l'action, mais on s'en balance tant la restitution esthétique de l'époque est merveilleuse.
Le film dure près de trois heures, et les grandes lignes de l'intrigue sont connues à l'avance, puisque la voix-off du narrateur et les intertitres qui ouvrent chacune des deux parties de l'oeuvre annoncent clairement la suite des événements. On voit bien qu'on a affaire au regard fataliste, pessimiste et cynique de Kubrick. Mais on est émerveillé tout au long, happé par l'atmosphère géniale de l'oeuvre et la trajectoire tumultueuse de Barry à travers l'Europe de la guerre de Sept Ans. Le casting est parfait, Ryan O'Neal que j'avais trouvé assez quelconque au premier visionnage produit en fait une énorme performance, complètement dans le ton du film. Marisa Berenson et sa beauté éteinte ne laissent pas non plus indifférent.
Un chef d'oeuvre intemporel qui a marqué durablement cinéastes et amateurs de cinéma. Et qui donne envie d'aller vadrouiller en Irlande aussi. Et d'écouter du classique. La seule petite frustration vient du fait que Barry Lyndon était le plan B de Kubrick, qui aurait voulu filmer une fresque historique sur la vie de Napoléon, personnage qui l'a toujours fasciné. Un projet apparemment ressuscité récemment par Spielberg qui a récupéré les travaux préparatoires de son aîné et ami. Après tout, pourquoi pas ?