Le génie mécanique, la magie plastique. Hugo Cabret c'est un mélange de conte pour enfants et d'ode au cinéma, c'est la consécration idyllique d'un rêve qui se marie à la technique pour nous faire chavirer jusqu'au pays des illusions. De Chloë Moretz à Ben Kingsley il y a cette même lueur dans les yeux, qui traverse les âges, celle de la passion. Le film est donc un film de passionné, d'un Martin Scorsese en état de grâce, qui tire les aiguilles des horloges pour remonter le temps à nos côtés, à la recherche des rêves oubliés, comme si on plongeait dans un livre poussiéreux caché au fin fond d'une bibliothèque. Et ce livre là c'est celui d'Hugo Cabret. Parce que c'eut été une honte de ne pas commencer cette critique avec une mise en abime.
Dans les tréfonds d'un Paris des années 30 on découvre le quotidien d'un orphelin qui erre dans une gare, horloger solitaire, mécanicien hors-pair, et qui n'a qu'un seul but dans la vie : finir le travail commencé avec son père avant sa mort. Ce travail consiste à réparer l'ancêtre de C-3PO, un automate à qui il ne manque que la vie pour être parfait. Pour lui donner la vie il lui faut cette clé en forme de cœur, seule pièce manquante du puzzle ; clé qui finira par ouvrir des portes encore insoupçonnées par nos personnages, dépassant de loin les limites fixées.
On pénètre donc dans l'enceinte de la gare avec le bruit des wagons et la vapeur des locomotives, d'un plan qui rappellera aux plus nostalgiques d'entre nous le tout premier plan de Final Fantasy 7, comme un clin d'œil involontaire à notre enfance : celle du voyageur matinal, un béret sur la tête et une baguette de pain sous les bras. La vie de ce vieux Paris semble être une immense horloge, où chacun joue son rôle pour faire tourner la grande machine. Et Hugo Cabret, qui pense être le seul à n'avoir aucun rôle, détient en fait le plus important : celui de synchroniser tout ce monde, manipulant le temps comme un chef d'orchestre impérial.
Sa vie est semée d'embuches, obligé de dérober des croissants aux marchands, sans cesse poursuivi par ce gardien maladroit et son chien Maximilien. Le schéma est pourtant dessiné avec finesse et c'est ainsi que sa quête désespérée va se transformer en aventure grandiose, éclaircie par la présence de sa nouvelle compagnonne d'aventure : Isabelle (Chloë Moretz). À force de péripéties et d'obstination les réponses jusqu'alors dissimulées sur une page blanche vont se révéler à notre duo audacieux, et aussi bien l'histoire que le film va donc pouvoir prendre son véritable envol. Martin Scorsese mêle habilement ce qui est un hommage à l'Art du début du siècle à une aventure humaine de tous les instants, nous invitant dans son palais enchanté à base de musiques frivoles et d'images merveilleuses. Mais le grand imagier n'est autre que Georges Meliès, figure majeur du cinéma et véritable mythe à lui tout seul, le père de la magie, le créateur absolu, celui qui faisait de vos sens des vecteurs oniriques.
Le film se résume donc en une ballade intemporelle, qui nous imprègne d'un amour sans commune mesure pour le cinéma, partageant avec Ben Kinglsey cette nostalgie agréable, cette paix intérieure. Si l'histoire dans son côté le plus anecdotique (celle de l'orphelin) n'est pas toujours très captivante – le jeune garçon étant même limité dans son jeu – ce n'est pas un problème puisque dès que la magie éclate sous nos yeux on oublie tout et on s'enfuie vers les étoiles comme si on découvrait le cinéma pour la première fois. Les films qui arrivent à transformer le temps et l'espace sont pour moi des raretés ; comme si on fermait les yeux à l'écoute d'une chanson et qu'on oubliait tout le reste pendant ces quelques minutes. Hugo Cabret le fait sur deux heures et nous emmène loin de la réalité. Et comme nous les personnages se laissent porter : ils arrivent à oublier la guerre, la mort, la perte, pour rester assis dans une salle et s'émerveiller devant les images, comblés d'un renouveau unique.
Ce n'est pas Martin Scorsese qui termine son film, c'est Georges Meliès, dans une scène touchante de communion avec son public, l'homme laissant place aux images, qui, vibrantes sous nos yeux ébahis, deviennent alors immortelles.