2004: J'ai 6 ans, nous venons de déménager et je cherche dans les cartons fraîchement déballés le DVD de mon film préféré du moment: "La Route d'Eldorado" de Dreamworks. Durant mes recherches, mon oeil butte sur une jaquette sombre et inconnue où 2 visages masculins impassibles s'opposent sur un fond rouge rouille qui me met mal à l'aise. Je vois 7 mots que je ne connais pas, tous rayés à la main, que je connecte rapidement avec le titre du film et la phrase qui l'accompagne "7 péchés capitaux; 7 façons de mourir". Hypnotisé, je dévore le synopsis au verso duquel je comprends seulement qu'un homme obèse a été ligoté à sa chaise avant d'être retrouvé mort avec son estomac éclaté. Choqué, je repose le DVD avec effroi en espérant que l'ensemble des visions floues qui m'assaillent disparaissent avec lui. Mais il est trop tard, une terreur indescriptible est implantée dans ma mémoire et va me suivre pendant de longues années. Cette dernière va progressivement se muer en curiosité morbide des autres horreurs qui peuvent se cacher derrière ces mots que j'ai appris à connaître: luxure, paresse, colère et consorts. Ce traumatisme va trouver sa résolution finale dans mon visionnage du film environ 10 après notre première rencontre dans une claque qui résonne encore dans mes oreilles et qui constitue la première brique de mon intérêt porté au cinéma.
Je découvre une atmosphère poisseuse qui prend immédiatement aux tripes, une ville sans nom, perspectives ni échappatoires. La pluie s'abat constamment sur un bitume omniprésent tandis que des meurtres plus horribles les uns que les autres s'accumulent et qu'un mystérieux décompte des jours s'égrène inlassablement. La tension est constante entre scènes d'investigation, courses poursuites, fausses pistes et instants de la vie quotidienne qui revêtent ici une mélancolie et un tragique encore inexplicables. La plongée dans l'horreur continue avec des modus operandi qui rivalisent de cruauté et de perversité mettant en scène des seconds rôles plus dérangeants les uns que les autres dans une monstrueuse galerie sociale qui se referme implacablement sur Morgan Freeman et Brad Pitt qui apparaissent comme les derniers phares dans cet abîme humain qui continue de s'ouvrir. Tiens, la pluie s'arrête, le soleil se lève enfin, le cauchemar est-il enfin terminé ? Je ne pouvais pas davantage me tromper...
Essoré et anéanti à la sortie du film, je n'ai qu'une envie, recommencer le voyage et comprendre: comment ce Fincher que je découvre parvient-il à façonner un trou noir inextricable dès le générique d'introduction brûlé sur ma rétine et à manipuler si aisément mes émotions ?
Alors, je rembobine et commence à réaliser peu à peu la puissance que la mise en scène peut avoir: comment le cadrage et la lumière peuvent révéler des rapports de classe entiers et en dire 100 fois plus que les dialogues qui se jouent au premier plan, comment le montage et un air de Bach peuvent changer une scène de recherche documentaire en une quête cosmogonique, comment l'interprétation, les décors et la photographie peuvent créer des univers entiers à volonté. J'arrive même, l'espace d'un instant fugace, à voir se dessiner la portée symbolique du film derrière son funeste et inéluctable programme.
Bref "Se7en" est pour moi une véritable madeleine de Proust qui incarne la quintessence même du cinéma et toute sa puissance cathartique et allégorique.