C’est au début des années 2000 que Christopher Nolan entame la conception de ce qui deviendra en 2010 « Inception », une histoire de « voleurs de rêves » plus exactement nommés « extracteurs ». Seul sur ce projet très ambitieux, Nolan hésite quant au support qui devra porter le sujet. L’idée initiale d’un film d’horreur laisse assez vite la place à un film de casse, genre revenu à la mode avec les années 1990 grâce à des réalisateurs comme Quentin Tarantino (« Reservoir Dogs », « Pulp Fiction »), Guy Ritchie (« Arnaques crimes et botaniques », « Snatch : tu braques ou tu casses ») ou Steven Sodergeh (« Ocean 11, 12 et 13 » qui ont fortement bousculé les canons d’un sous-genre du film policier.
La Warner Bros qui avait été approchée avait tout d’abord souhaité tester les compétences du jeune réalisateur prometteur sur la réactivation de la saga Batman. Les deux premiers segments remportant un succès plus que probant, son scénario peaufiné au fil des années est accepté par le studio en 2009. Sans doute pour crédibiliser sa démarche artistique, Nolan citera des références multiples comme « Dark City » d’Alex Proyas, « La maison du docteur Edwards », « Sueurs froides » et « Pas de printemps pour Marnie » d’Alfred Hitchcock mais aussi « L’année dernière à Marienbad » d’Alain Resnais. Dans le domaine littéraire « Alice au pays des merveilles » de Lewis Carroll est lui aussi cité. Même si son statut à Hollywood semble solide après la réussite de deux blockbusters, Nolan sait qu’il se frotte à un exercice périlleux devant marier ambitions artistiques affichées et narration partiellement indéchiffrable avec les exigences commerciales d’un film à gros budget. Tentant l’improbable union de la carpe et du lapin, c’est donc sur un fil tendu au-dessus du vide que s’engage Nolan. Leonardo DiCaprio sera la tête d’affiche d’une distribution comptant très peu de stars hormis Michael Caine devenue la mascotte de Nolan dans un rôle très court et Marion Cotillard elle aussi dans un rôle mineur. Joseph Gordon-Levitt, Ellen Page, Cillian Murphy, Tom Hardy, Tom Berenger et Ken Watanabe complètent le casting.
Dominic Cobb dit “l’Extracteur”
est un espion industriel des temps nouveaux, capable à l’aide d’une machine très sophistiquée de pénétrer le subconscient de cibles afin de leur dérober via le moyen du rêve des informations qu’il pourra ensuite revendre à prix d’or à des sociétés assoiffées de profits en quête de nouveaux marchés à conquérir. Cette technique, Cobb l’a développée avec son épouse (Marion Cotillard), parvenant à emboîter les rêves les uns dans les autres pour diminuer la vigilance du subconscient de leurs victimes plongées dans les limbes de leurs rêves. A la suite d’une expérience ayant mal tourné, Cobb se voit confié par sa victime (Ken Watanabe) la mission d’inverser le processus d’extraction en implantant une idée dans le cerveau d’un autre. C’est « l’Inception » comme l’indique le titre du film. Dans le cas présent, il lui faudra implanter dans l’esprit du futur héritier (Cillian Murphy) d’un magnat mourant l’idée qu’il devra démanteler l’empire financier et industriel de son père.
Bon courage pour Leonardo DiCaprio qui s’il dispose d’une équipe d’experts façon « Ocean Eleven », doit
en plus de sa mission compliquée affronter ses propres démons qui depuis la mort de son épouse l’ont plongé dans les affres de la culpabilité après que celle-ci se croyant dans un rêve se soit jetée du haut d’un gratte-ciel mais l’ont aussi obligé à fuir, la justice de son pays le croyant coupable d’un meurtre.
On le voit, beaucoup d’objectifs à mener de front et de peurs à surmonter autant pour Leonardo DiCaprio que pour son réalisateur. Mais le plus dur sera peut-être la mission qui incombe au spectateur forcément un peu perdu dans les différents niveaux de rêves parfois entremêlés, les conflits intérieurs de Cobb ou encore les frontières plus que floues avec le réel. Il faut vraiment avoir le cerveau parfaitement formaté pour s’y retrouver là où le héros et son équipe sont eux-mêmes souvent un peu perdus.
Nolan le sait sans doute qui juxtapose à son récit tout le tintamarre des films d’action enrubanné dans la musique jamais très veloutée d’un Hans Zimmer tout-à-fait dans son élément, en espérant faire oublier les incohérences et les impasses narratives nombreuses de son film. Le mieux à faire pour adhérer à ce capharnaüm narratif étant sans doute de se laisser aller aux époustouflants effets spéciaux supervisés par Paul Franklin et superbement mis en image par Wally Pfister, fidèle chef opérateur de Christopher Nolan. Après vision et parfois révisions multiples il a été possible aux exégètes du réalisateur, comme c’est souvent le cas, de bâtir des théories explicatives en faisant appel entre autres à la « plasticité du ralenti » ou à la présence du fameux « Escalier imaginaire de Penrose » qui donneraient toute sa valeur au film.
Le studio prudent ne s’y pas est trompé qui a augmenté le budget déjà très conséquent consacré au tournage d’un quart de son montant pour assurer la promotion du film. La notoriété toute nouvelle de Nolan ajoutée à la fascination pour les effets spéciaux ont fait d’ « Inception » un énorme succès critique et financier. L’effet de surprise passé et après trois autres succès plus attendus (« The Dark Night Rises », « Interstellar » et « Dunkerque ») quand Nolan a voulu proposer à nouveau une narration tortueuse avec « Tenet » en 2020, les critiques ont été largement moins dithyrambiques et le succès commercial assez nettement en baisse.
Ceux nombreux qui ne sont pas dotés de neurones assez agiles pour nager comme des poissons dans les différentes strates de rêves de cette inquiétante « inception » peuvent toutefois de manière plus prosaïque s’en remettre aux images délivrées sur l’écran par Nolan pour déflorer un peu de la vision du monde et des préoccupations qui habitent le réalisateur.
Né au tout début des années 1970, Nolan a grandi avec le cinéma de réalisateurs comme Steven Spielberg, John Carpenter, Ridley Scott et quelques autres faisant entrer le cinéma de genre dans l’âge adulte des effets spéciaux. Devenu lui-même réalisateur à l’aube des années 2000, il s’est trouvé d’emblée immergé dans un univers qui lui était familier. La maîtrise technique allait donc faire partie intégrante de sa création artistique. Pour lui comme pour d’autres dans son cas se pose alors la question de parvenir à mettre cette technique désormais en progrès constant au service de sujets inspirants en évitant le piège de la facilité consistant à masquer d’éventuelles pannes d’inspiration derrière le vernis de la magie numérique dont les spectateurs sont désormais plus que friands. Nolan, réalisateur pourtant exigeant tombera quelquefois dans ce piège lorsque ses ambitions narratives s’avèreront trop ambitieuses. Mais contrairement à James Cameron qui s’est laissé déborder par ses « trouvailles » parfois un peu vaines, Nolan parvient à maintenir un certain cap comme le prouvera près de quinze ans après « Inception », sa capacité à réaliser un véritable chef d’œuvre avec « Oppenheimer » ( 7 Oscars dont 5 majeurs et 6 nominations en 2024), film d’un réalisateur à son sommet parvenu à domestiquer intégralement son sujet.
En quelques courtes décennies (3 tout au plus) ce qui pouvait paraître à des années lumières de notre quotidien quand le spectateur regardait « Mad Max » ou « Blade Runner » semble désormais à notre porte. Christopher Nolan contemporain de cette époque œuvre dans ce contexte un peu angoissant d’un avenir possiblement en train d’échapper à l’homme. Le cinéma du réalisateur exprime pleinement ce malaise et sa réflexion sur la frontière de plus en plus trouble entre virtualité et réalité qui fait partie intégrante de films comme « Le Prestige », « Inception », « Interstellar » ou « Tenet ». Cobb et Mal n’ont semble-t-il été capables de vivre leur amour que dans le monde virtuel (étape post-réseaux sociaux évoquée dans le remarquable « Her » de Spike Jonze en 2014). Tout à leur épanouissement individuel, ils ont choisi d’élever leurs deux enfants dans un monde imaginaire laissant aux parents de Mal le soin de s’acquitter de cette tâche plus ingrate dans le monde réel. Idem pour les immeubles haussmanniens du XVIème Arrondissement de Paris se renversant pour prendre la place du ciel lors de l’initiation onirique d’Ariane, l’architecte des rêves de la mission, symboles d’une humanité dont la ligne l’horizon imperceptiblement s’efface. Des immeubles en front de mer qui s’effondrent, des escaliers ne menant nulle part complètent un tableau plutôt pessimiste brossé par un Nolan qui se pose de sérieuses questions sur la place que lui-même acteur majeur de ce tropisme inquiétant, accompagne à travers son art.
Pas étonnant dès lors qu’il ait doté chacun de ses personnages d’un objet fétiche (une toupie pour Cobb, un dé pipé pour Arthur, une pièce d’échec pour Ariane) leur permettant de distinguer la frontière entre la réalité et le rêve. A ce sujet, on peut faire l’analogie avec la présence dans chacun de ses films de Michael Caine acteur d’un temps plus ancien, sorte de talisman pour Nolan destiné à ne pas se couper complètement du cinéma des aînés qu’il admire. Dans « Inception », seules les deux scènes très dépouillées où Michael Caine apparait au côté de Leonardo DiCaprio, sont nimbées d’une réelle félicité. Un film qu’il est difficile d’aimer même s'il nous renvoie une image plutôt démoralisante de ce que nous sommes en train de devenir.