Un jour, il faudra faire un inventaire des différentes coupes de cheveux de Javier Bardem dans ses rôles au cinéma. Celle qu'il arbore dans Skyfall, d'un blond pisseux, se classe sans problème sur le podium des plus insolites (et ridicules), juste derrière l'improbable coupe "au bol" qu'il affichait dans No Country for Old Men. À croire qu'aucun réalisateur n'envisage de lui faire jouer un rôle de méchant sans l'affubler d'une drôle de coiffure... L'acteur interprète ici un hacker génial et tordu, dont la modernité en matière de terrorisme n'a d'égale que la ringardise en matière de look (figé dans les seventies, avec notamment un costume à faire pâlir d'envie les passagers de La Croisière s'amuse). Mais là n'est pas le sujet du film...
Skyfall marque avant tout un anniversaire. Après cinquante ans de carrière, 007 rempile pour un vingt-troisième épisode dont le thème central est l'opposition entre tradition et modernité, illustrée notamment par la confrontation entre des services secrets britanniques fonctionnant plus ou moins "à l'ancienne" et un cyberterrorisme à la pointe du high-tech. Le moins que l'on puisse dire, c'est que le pauvre James n'est pas à la fête pour son anniversaire. Ses tests d'aptitude au service sont catastrophiques ; un haut responsable du ministère de la Défense voit en lui un espion has been ; et le petit jeune qui reprend la fonction de Q ne lui donne qu'un revolver et une radio pour ses nouvelles aventures, en se moquant des gadgets "de papa". La mythologie du héros est donc malicieusement malmenée dans un premier temps, avant de retrouver ses lettres de noblesse par la suite. Ce petit jeu entre ironie et hommage s'avère très réussi. On apprécie aussi que le scénario de ce blockbuster, sans lésiner sur l'action, prenne le temps de poser les personnages et de présenter un peu leur biographie (notamment celles de l'orphelin Bond et du méchant Silva, qui se rejoignent sur quelques points). Voilà qui permet de tirer un ou deux fils psychologiques voire psychanalytiques, très courts certes, mais plutôt surprenants dans ce genre de productions. Par exemple : le lien à la "mère". Dans ce film, James Bond passe moins de temps à courir le jupon (les James Bond Girls sont les parents pauvres de l'épisode) qu'à essayer de protéger celui de "maman"... Pour le reste, l'aventure n'est pas des plus originales, mais elle a le mérite d'être lisible et de retrouver le bon assaisonnement classique : cascades et pyrotechnie, élégance en toute circonstance, humour en coin. Sans oublier quelques pierres angulaires de la tradition bondienne : un générique de début très recherché, une chanson-titre très classe et le célèbre thème musical de la série, qui ponctue toujours avec bonheur les moments tendus.
Aux commandes de Skyfall, on a la surprise de trouver Sam Mendes, plus habitué aux films à tendance sociétale ou intimiste (American Beauty, Away We Go...) qu'aux films d'action bodybuildés. Il se tire très bien de l'exercice, avec une réalisation bien huilée, efficace et intelligente. Il faut dire que le cinéaste était bien servi par le scénario et par le travail d'un chef opérateur de talent, Roger Deakins. Visuellement, on a droit à quelques moments de pure beauté, notamment la scène de nuit dans le gratte-ciel de Shanghai, sur fond de projections publicitaires lumineuses. Les décors du film, globalement, sont aussi superbes (l'île abandonnée, le manoir perdu dans la lande écossaise...). Et pour lier le tout, le montage a le mérite de ne pas sacrifier au "tout speed" qui est à la mode depuis quelque temps, dans le sillage des films de Christopher Nolan ou de la série des Jason Bourne. Les variations de rythme permettent de ménager de bons pics d'intensité.
Un mot enfin sur le James Bond version Daniel Craig, acte III (après Casino Royale et Quantum of Solace). Plus musclé que charmeur, élégant parce que très bien habillé (merci Tom Ford). Une présence certaine, mais un peu monolithique. Sean Connery est indétrônable.