Avec Air Doll, Hirokazu Kore-eda adapte le manga de Yoshiie Gōda et imagine l’éveil à la conscience d’une poupée sexuelle appartenant à un homme solitaire. L’argument pourrait être son concept mais le conte fantastique annoncé devient surtout l'objet d'une reconquête identitaire. Ainsi, dans un Tokyo saturé d’objets et de relations de substitution, le miracle porte notre regard sur ce qui fait qu’un être est vivant, sur la capacité à éprouver un vide, et ce qui manque au cœur de l’abondance.
L’animation de Nozomi (Bae Doona), en retenue, accompagne ce passage de l’inerte au sensible. À ce titre, l'éveil se fait simplement en silence sur fond musical (World's End Girlfriend) - enveloppant ensuite le film d’une mélancolie lyrique, souvent appuyée - après qu'une porte se soit refermée et recouverte par les draps, presque comme si la conscience avait honte d’apparaître. Creuse, littéralement traversée par un souffle précaire, Nozomi existe à la merci d’une fuite.
Autour d’elle, les humains ne paraissent guère plus ancrés. Le propriétaire qui s’adresse à elle comme à une compagne docile, les employés du vidéo club, les silhouettes solitaires croisées dans les rues vivent dans un système d’échanges sans profondeur. Même l’amour qui affleure ne prend pas la forme d’un élan. Même constat pour l'espace : appartements exigus, néons fatigués, colorimétrie délavée. La mise en scène (fonctionnelle) glisse dans ces espaces sans nécessité dramatique. Dans ces lieux, le regard de la poupée requalifie le réel. Ce dispositif produit un effet de ré-enchantement : le monde, pourtant saturé de solitude, retrouve son intensité élémentaire.
Le film interroge également le corps comme surface d’usage. Les scènes sexuelles, en prenant le temps de montrer les gestes de l'après (remettre en état), pointent la violence du fantasme d’un partenaire sans altérité, disponible, silencieux, interchangeable. Ainsi lorsque à l'orée de la conclusion du film, le propriétaire demande à Nozomi de redevenir poupée, il exprime le désir d’une relation sans résistance. Le film critique, sans discours appuyé, une forme de consumérisme affectif.
Là est sans doute aussi son problème, Air Doll avance comme une bulle d’air dans une ville grise. On sait qu’elle peut éclater. Mais à ce risque, le film ne saisit aucune piste pour gratter la peau du vernis.