J’avais oublié à quel point *Mars Attacks!* est un objet bizarre — et à quel point ce “bizarre” peut être à la fois délicieux et frustrant. C’est typiquement le genre de film qui ressemble à une blague racontée avec un budget confortable, un sens du décor délirant, et une envie très sérieuse de ne jamais devenir sérieux. Tim Burton y joue au gosse qui a retrouvé une boîte de jouets des années 50 : soucoupes volantes, uniformes clinquants, science-fiction de kiosque, couleurs acidulées, et cette ironie permanente qui transforme chaque symbole de puissance (politique, militaire, médiatique) en marionnette. Le résultat a une énergie de cartoon méchant, un goût de pastiche assumé, et une manière d’être à la fois pop et grinçant qui le rend immédiatement reconnaissable. On pourrait presque le regarder sans le son et savoir exactement qui l’a mis en scène, tant la patte visuelle — les silhouettes, les contrastes, les cadres un peu “maquettes”, le kitsch revendiqué — raconte déjà la moitié du projet.
Ce qui frappe d’abord, c’est l’ampleur du casting et l’idée derrière : faire de l’invasion extraterrestre un théâtre où défilent des archétypes humains, chacun persuadé d’être la solution. C’est réjouissant de voir le film passer d’un microcosme à l’autre avec une insolence quasi enfantine : la Maison-Blanche, les plateaux télé, les états-majors, les foyers “normaux”, les marginaux… Burton orchestre tout ça comme un zapping hystérique, une revue satirique qui mitraille les réflexes de communication, la posture héroïque, la bêtise de groupe et le besoin compulsif de se raconter des histoires rassurantes. Et quand ça marche, c’est franchement jubilatoire : certaines scènes ont une efficacité comique redoutable, avec ce mélange de cruauté et de fantaisie qui fait rire tout en laissant un petit arrière-goût. La galerie de personnages, souvent réduits à un trait, a pourtant des fulgurances : un regard, une réplique, une façon de marcher, un costume, et on comprend immédiatement ce que Burton veut moquer — et pourquoi ça l’amuse.
Mais justement : ce choix du sketch permanent est aussi la limite du film. À force de multiplier les personnages et les lieux, *Mars Attacks!* se prive volontairement d’un point d’ancrage émotionnel. On n’est pas là pour “s’attacher”, on est là pour assister à un grand numéro de démolition des conventions. C’est cohérent avec l’intention, mais ça crée une distance qui peut refroidir : on rit, on admire, on se laisse porter, puis on se rend compte qu’on regarde parfois les choses d’un peu trop loin, comme devant une vitrine très bien décorée. Le film a un côté feu d’artifice : éclats, couleurs, surprises — et, entre deux explosions de fun, quelques longueurs ou répétitions de mécanique comique. À certains moments, la satire paraît d’une lucidité mordante; à d’autres, elle donne l’impression de tourner en rond, comme si Burton était tellement content de son jouet qu’il le secoue une fois de trop.
Visuellement, en revanche, c’est un festival. Même quand les effets ont pris un petit coup de vieux, il y a un charme évident dans cette volonté d’assumer l’artificialité. Les martiens (design immédiatement iconique, à la fois drôle et inquiétant), les décors qui flirtent avec la carte postale rétro-futuriste, les teintes criardes et la mise en scène qui privilégie la composition au réalisme : tout participe à l’impression de regarder un vieux film de science-fiction rêvé par quelqu’un qui a trop feuilleté des comics et trop aimé les séries B. On sent une vraie intelligence du mauvais goût — le mauvais goût comme style, pas comme accident. Et la musique de Danny Elfman est un personnage à part entière : martiale, ludique, nerveuse, elle pousse le film vers la parodie sans jamais l’abandonner au simple gag. Elle donne une cohérence là où le récit, volontairement, part dans tous les sens.
Côté humour, il faut accepter le contrat : c’est cruel, absurde, parfois très noir, parfois bêtement potache, et surtout très inégal selon la sensibilité de chacun. Certaines blagues sont irrésistibles par leur audace, leur timing, leur manière de prendre à revers les attentes; d’autres font l’effet d’un clin d’œil appuyé, comme si le film voulait être sûr qu’on a bien compris qu’il se moque. Et puis il y a cette tonalité particulière, “burtonienne” sans être le Burton tendre ou gothique : ici, il est davantage du côté du cynisme de cartoon, du monde vu comme une farce où tout le monde mérite un peu la tarte à la crème. C’est réjouissant quand on est dans le rythme, un peu lassant quand on n’y est pas, parce que le film ne cherche pas à nous rattraper : il continue, imperturbable, en s’amusant tout seul si nécessaire.
Ce que j’apprécie surtout, avec le recul, c’est que *Mars Attacks!* a une vraie personnalité et une vraie cohérence dans son irrespect. Il ne ressemble à rien d’autre dans le paysage des blockbusters de son époque : il est trop méchant pour être consensuel, trop cartoonesque pour être “épique”, trop satirique pour être simplement spectaculaire. Il y a un plaisir rare à voir un film qui dépense de l’énergie (et de l’argent) pour saboter le récit héroïque traditionnel et préférer l’idiotie humaine à la grandiloquence. En même temps, je comprends parfaitement qu’on puisse rester sur le bord de la route : l’accumulation de personnages, le côté “suite de numéros”, l’absence d’émotion au sens classique, et l’humour qui alterne génie et lourdeur empêchent l’ensemble d’atteindre la grâce d’un chef-d’œuvre. Disons que c’est une expérience réjouissante par à-coups, un coup de folie pop dont on se souvient pour ses images, son ton et ses idées, même si tout ne s’emboîte pas avec la même précision.
Au final, je le recommande surtout à ceux qui aiment Burton quand il est joueur et cruel, et à ceux qui ont un faible pour la science-fiction rétro passée au mixer de l’ironie. On passe un bon moment, on en cite des morceaux, on sourit à son culot visuel et à son sens de la caricature… mais on sent aussi qu’il manque parfois ce petit supplément d’âme ou de maîtrise qui transformerait l’excellent pastiche en film totalement irrésistible du début à la fin. C’est un film qui brille fort, mais pas toujours de manière régulière — et c’est précisément ce mélange de trouvaille brillante et d’imperfection assumée qui le rend, malgré tout, si attachant.