J'avoue faire partie des nombreux cinéphiles ayant d'abord découvert la somptueuse version soviétique réalisée en 1966, avant cette version italo-américaine de 1956. Certes, c'est un bien mauvais procès de juger le film de King Vidor à travers celui de Sergueï Bondartchouk. D'une part car il est sorti 10 ans plus tôt. D'autre part car c'est justement cette adaptation qui a incité les Soviétiques à tourner la leur, avec des moyens considérables, pour le résultat majestueux que l'on connait.
Mais voilà, le cinéma c'est le cinéma, il est trop facile de comparer deux films entre eux ! Et forcément, à ce petit jeu, cette version de King Vidor y perd. Moins profonde, plus classique, moins métaphysique, et moins ample dans ses batailles. Toutefois, ce serait cracher dans la soupe que de passer à côté.
"War and Peace" évoque donc des personnages de l'aristocratie russe au début du 19ème siècle, sur une dizaine d'années jusqu'à la fin de la Campagne de Russie. King Vidor bénéficie de gros moyens et de la logistique du cinéma italien de l'époque. Costumes, décors intérieurs et extérieurs : tout est varié, détaillé, et en nombres, et c'est joli à regarder.
Le film a l'allure des grandes fresques épique, et il dure justement 3h30, a priori de quoi placer la barre très haut. Sauf que le matériel de base est très dense, et que même avec cette durée, l'ensemble reste un peu superficiel.
Il faut dire que quelque chose ne fonctionne pas vraiment : Henry Fonda dans le rôle de Pierre Bezukhov, le jeune protagoniste naïf et idéaliste. Non pas que Fonda soit mauvais (loin de là), mais il a 50 ans et son personnage 20. Malgré une tentative de rajeunissement, ça a du mal à passer. Je ne pensais pas être autant gêné, Bondartchouk interprétait sans souci le même personnage à 45 ans dans sa propre version...
Pour autant les critiques de l'époque s'accorderont sur cette erreur de casting, et Fonda lui-même regrettera ce choix. A noter aussi qu'il porte ou non des lunettes selon les scènes, ce qui n'a pas grande cohérence. Ce qui parait-il s'expliquerait par le fait que le producteur Dino de Laurentiis refusait violemment de voir Fonda porter des lunettes, si bien que l'acteur ne put le faire que lorsque Laurentiis n'était pas sur le plateau !
A côté, Audrey Hepburn est magnifique et poignante en jeune Natasha Rostov. Face à elle, son mari à la ville, Mel Ferrer, en noble prince Andrei Bolkonsky.
Côté spectacle, j'ai été frustré par la bataille d'Austerlitz, expédiée en une courte charge, alors que les gros moyens laissaient espérer quelque chose de plus ambitieux. Heureusement, dans la deuxième moitié, King Vidor relève la sauce avec la bataille de Borodino et celle de la Bérézina, utilisant de nombreux figurants. Ca reste conventionnellement mis en scène, et forcément inférieur aux pharaoniques batailles de la version soviétique, mais c'est très plaisant à regarder.
A l'arrivée, "War and Peace" cuvée 1956 reste une fresque très appréciable, et une belle histoire dramatique, mais souffrira toujours de la comparaison avec son cousin d'outre-steppes.