"Tout véritable don est un sacrifice" dit le facteur Otto au philosophe-esthète et personnage principal, Alexander. Dans la scène d'ouverture, celui-ci plante un arbre mort, et raconte à son fils qu'en accomplissant quelque chose de régulier le monde change, comme l'arbre fleurit quand on l'arrose jour après jour. Oui, mais puisque l'on ne peut se passer d'agir, "d'attendre quelque chose" et donc "d'arroser" le monde à notre manière, alors que se passe-t-il lorsque nos actes flétrissent l'arbre plutôt qu'ils ne le nourrissent, et si de la même manière nous étouffons l'enfant plutôt que nous lui préparons sa liberté ? Le fils est là, physiquement, mais il ne parle pas, ne possède pas de prénom, et si "au commencement, il y a le verbe" alors celui-ci est bien né sans avoir véritablement "commencé" et il aurait pû tout aussi bien ne jamais naître. Et s'il fallait retrouver sa propre enfance, pour être un père ? C'est ce que suggère le rôle du prince Mychkine (créé par Dostoïevski) pour qui d'ailleurs "les enfants comprennent tout", ayant par contre "des difficultés" dans son rapport avec les hommes, considéré lui-même comme un idiot, c'est-à-dire un enfant. Mais voilà, Alexander vit maintenant en ermite, reclus du monde comme des rôles qu'il jouait, épouvanté qu'il est devant l'idée de se dissoudre soi-même dans son œuvre (chose féminine, preuve de faiblesse, amour sans arrière-pensée qui risque la dépendance à l'autre, comme le défini Adélaïde). Cette idée, cette vie, c'est sa lourdeur, son inertie, à l'image du nain qui se pose sur l'épaule de Zarathoustra, allégorie de la passivité à qui celui-ci oppose son idée d'éternel retour, inspiré au contraire par le plus haut consentement possible à la vie. Ce qui va suivre dans le film est l'illustration de "l'instant décisif" nietzschéen, instant de la décision suprême, situé au carrefour d'un passé immémorial et d'un futur inaccessible. L'angoisse et la stupeur d'une telle épreuve existentielle prend la forme d'une troisième guerre mondiale, de l'annonce soudaine de l'anéantissement prochain, en laquelle Alexander croyait déjà, mais qui subitement, en accord avec la citation du facteur, se "réalise". L'évènement illustre une crise intérieure, mais elle est aussi la préfiguration d'une crise que traverse l'humanité toute entière, dans sa folie destructrice certes, mais aussi dans son incompréhension de l'enfance et de la foi. La violence de ce père envers son fils n'est rien de physique, mais se traduit par un bavardage constant, un "arrosage", et même une "noyade" par les mots : au récit "fondateur" sur l'ydile de son installation en Suède, son "enchaînement" comme il le qualifiera plus tard, succède les discours critiques sur l'humanité et ses errances, contre son idolâtrie du confort, sa violence et la superficialité qui le ronge. À ce moment là, il essaye rassurer son fils en lui disant que "la mort n'existe pas" et "qu'en avoir peur mène à agir sans nécessité" ; il lui révèle que sa maison lui inspire "la paix et le silence" ainsi qu'un "bonheur jusqu'à la mort", débarrassé de tout ce qui n'est pas nécessaire, donc. Mais si la civilisation entière est pécheresse, matérialiste et séparé du spirituel, malade, et qu'il est "trop tard", alors, que reste-t-il à léguer ? Une seule maison, faites à partir de bois mort ? Alexander s'est débarrassé du monde, mais ne s'est-il pas également séparé de ce qui peut le sauver ? Réduit-il, comme le fait sa femme, le "tout" au "théâtre" ? N'a-t-il pas, littéralement, jeté le bébé avec l'eau du bain ? Et si finalement, l'essentiel était dangereusement assimilé à l'individuel, de sorte que d'éternel retour, il ne reste plus que l'enfermement cyclique en soi-même ? "Mots, mots, mots !" Et l'enfant saute, et l'enfant saigne, et le monde explose.
Le don de Otto, la carte de l'Europe, est l'insinuation du Monde dans le micro-cosme du héro, et le voisinage que celui-ci mentionne avec Maria, l'étrangère ou la sorcière, n'est pas anodin. À leurs façons, ces deux personnages rendent le Monde à Alexander, l'un de façon matérielle et figurative, l'autre de façon spirituelle et transcendante. En regardant la carte, Alexander remarque "qu'elle est vraiment bizarre" et bien qu'il dit parler de Maria, on comprend qu'il parle tout autant de la carte, prouvant l'unité secrète entre les deux figures du don : le facteur et la sorcière. La carte, c'est-à-dire la vision du monde traditionnelle, bien qu'imprécise, n'est pas plus proche de la vérité que la carte moderne, mais les deux sont conçus par le philosophe comme un élan vers la Vérité, à l'image du cafard qui croit se diriger vers un but tout en tournant en rond. La "vérité" que critique donc le facteur dans la scène de l'installation du cadre, est la vérité du Progrès, de l'objectivité et de la science, à laquelle adhère encore mécaniquement Alexander, tout en s'écartant de sa réalité concrète. Mais si tout "peut" être, alors il n'y a plus de vérité, au sens de quelque chose d'objectif et éternel. La "vérité" consiste alors en l'acte lui-même. Avons-nous déjà la clé du problème ou n'est-ce qu'un des aspects de la réponse ? Otto semble transmettre la vérité de l'acteur, plus que celle de l'artiste, en ce qu'il évoque, dans ses propos, la fusion de l'homme et du personnage qu'il joue, c'est-à-dire la résolution active et authentique de soi-même. Il est littéralement un collectionneur de l'étrange, dont l'étrangeté consiste en l'intrusion, dans le réel, d'une vérité par la croyance, c'est-à-dire dire par la volonté, au-delà de tout naturalisme. L'authentification des évènements qu'il réunit "prend du temps", et la vérité déjà engagé par nos routines et croyances secrètes, prend du temps à se révéler, puis étonne, comme le lait, qui, libéré de sa prison de verre, se répand sur le sol, au moment de l'Apocalypse. "Lesquels parmis vous ont fait cela, les seigneurs ?" prononce Alexander, contemplant sa maison miniature et semblant parler de la catastrophe. Le Mal, c'est les Autres, encore, toujours. Mais les autres, c'est l'étrangère, c'est Maria. C'est Maria qui lui répond :"c'est Petit Garçon qui l'a fait", parlant de la maison, de la destruction du monde, c'est-à-dire de l'oeuvre du père, ainsi que du fils à l'image du père, qui dort, plus prompt à connaître, plus proche de Otto, enfermé dans sa chambre et fermant la porte du monde au nez de son père, pour lui faire plaisir. "Toute ma vie, c'est ce que j'ai attendu" réalise soudainement Alexander, regardant l'extérieur comme en soi-même, parlant de la fin. Ainsi il y avait bien dissolution, dans ce qu'il pensait être sa paix. Seulement le faire-violence de l'artiste envers soi-même s'était dirigé contre la Nature, contre le Monde, comme l'illustre plus tard l'histoire du jardin, et de façon passive, lâche. Le fils dort, l'une, cruelle, veut le réveiller, l'autre, désespéré, manque de le tuer ; car n'est-ce pas l'idée que nous partageons toujours, celle de préférer la mort et le néant, plutôt qu'une vie que nous jugeons, à la place de l'autre, misérable, superflue ? Ne reste plus que la prière, la soumission à Dieu et l'ultime idée du sacrifice. Le saut de la foi se prépare, la demande est simple : que tout redevienne comme avant, que tout le monde soit épargné, en échange de ce qui est le plus cher à Alexander, c'est-à-dire sa parole, son confort et son habitation. Alors le vent souffle, l'enfant se libère, la nature se réveille. Mis à nu, plus divisé que jamais, Otto s'adresse à lui, ou plutôt alternativement à l'homme et son reflet comme à deux entités : le reflet n'est plus l'illusion et les rôles s'inversent, l'ombre prend vie. En allant chez Maria, en se tenant derrière elle de façon à ce que son corps paraisse s'unir à celui de l'étrangère, c'est encore en homme qu'il se présente, mais en comprenant que l'autre ne l'aimera qu'en la suppliant, c'est-à-dire en renonçant à lui-même et en s'ouvrant à l'autre, c'est en enfant qu'il finit par se réveiller : l'ascension spirituelle du père coïncide avec la conception du fils. Quand il chuchote pour lui-même "où est Petit Garçon ?", la famille semble lui répondre directement alors qu'il se cache, "dans sa chambre, enfermé", et ce qui paraît être un malentendu est une façon de montrer la réunion des deux principes, la fin et le commencement, le masculin et le féminin, le père et le fils, également suggéré par le Taijitu (yin/yang) brodé sur la veste du personnage. La maison brûle, il se tait, on l'emmène. Le monde était revenu, était-ce nécessaire ? Ne pouvait-il pas reprendre sa vie ? Rien ne l'obligeait à obéir, alors était-ce une folie ? C'était une crise, il pouvait prendre des calmants, s'enfuir, oublier. Ne pas sacrifier. Mais sans sacrifice, il n'y a pas de don, et sans don, pas d'avenir. L'oeuvre de l'artiste est porté loin devant lui-même, dans la postérité, quand l'acteur ne peut qu'incarner son propre rôle, et savoir laisser la place, agenouillé comme les rois-mages devant Jésus et Marie dans l'œuvre de Vinci. Le bois mort n'est plus, le fils arrose l'arbre se demandant : "au commencement était le verbe, pourquoi, papa ?", quand l'on voit les branches s'étirer dans le ciel et former de multiples couronnes d'épines, comparant l'action du père à celle du Christ. Tarkovski nous montre que face à l'idée d'Éternel Retour, il ne s'agit pas simplement de porter la responsabilité de ses choix, ne plus attendre la fin et se réconcilier avec soi-même, ce qui ne constitue qu'une étape dans la résolution de la crise en question. L'ouverture à l'autre, le sacrifice de soi et la foi seule libère l'homme de son égoïsme, de son enfermement et de son appauvrissement, car se sacrifier de la sorte, se retirer, c'est vouloir donner, rendre le monde à l'état initial et permettre le commencement d'un nouveau cycle, c'est non plus se vouloir en tant qu'homme, ni en tant qu'enfant, mais bien en tant que père. Un tel acte ne vaut rien par et pour lui-même, car il laisse sa raison d'être loin devant-lui plutôt qu'elle ne le précède, c'est-à-dire littéralement entre les mains d'un autre et c'est en cela qu'il se rend réellement dépendant de l'avenir, et c'est cela qu'il n'arrivait pas à réaliser, préférant la sécurité et l'attente au risque suprême de la vie. La transmission n'est donc pas la reproduction du même par le même, non plus qu'un simple lègue de patrimoine matériel et culturel, c'est le pure don du possible en tant que tel, et aux mille justifications stériles du père, ne reste plus que l'exemple, l'imitation du geste christique face à l'absurde. Certes, l'acte paraît violent, mais sa radicalité n'est que le symbole de ce qui doit se consumer en nous dans tout amour véritable, quand la mort fait place en nous à un nouveau commencement.