Les Anglais ont eu "The Queen" de Stephen Frears. Les Américains ont eu "W." d’Oliver Stone. Les Français auront désormais "La Conquête" de Xavier Durringer. Jamais auparavant le cinéma français ne s’était aventuré sur les sentiers du film politique contemporain visant ainsi des hommes d’Etat encore en fonction. Et, quoi qu’on pense du personnage, difficile de contester l’énorme potentiel cinématographique de l’ascension au pouvoir de Nicolas Sarkozy entre 2002 et 2007. La période correspond non seulement au regain d’intérêt des français pour la politique (regain bien freiné depuis) mais s’avère également très riche d’un point de vue scénaristique. Entre la rancœur du Président Chirac sur les trahisons passées, la rivalité avec Villepin (avec en point d’orgue l’affaire Clearstream) ou encore l’évolution tragique de son couple avec sa femme Cécilia, Xavier Durringer avait une mine d’intrigues et d’anecdotes à sa disposition. Il a été brillamment aidé par son scénariste, Patrick Rothman, dont la connaissance de la vie politique de notre pays donne au film tout son cachet et surtout tout son crédit. Car, malgré le bandeau d’avertissement pré-générique estampillé "œuvre de fiction", on se trouve bien devant un documentaire un brin romancé à la fois passionnant dans ses révélations (les faces à faces entre Sarkozy et Villepin à Matignon, les entrevues avec Chirac pour le poste de Premier Ministre…) et réjouissant dans son accessibilité à un grand public. Un petit exploit dû en partie au travail sur la reconstitution historique et à la qualité des dialogues mais également à l’époustouflante interprétation des comédiens, dont le souci du mimétisme n’a pas parasité le jeu mais, au contraire, a permis de faire la différence avec un téléfilm France Télévisions (malgré la réalisation un peu plate et sans relief de Xavier Durringer qui aurait pu davantage soigner son montage et sa BO). Dès les premières images de la bande-annonce, on l’avait compris : la force du film réside dans ses comédiens. Et pourtant, le pari était loin d’être gagné d’avance… Qui aurait pu imaginer que Denis Podalydès réussisse à cerner Sarko avec un tel souci du détail, que ce soit par son phrasé, ses tics ou sa démarche ? Comment imaginer que Bernard Le Coq campe un Jacques Chirac si crédible avec son air roublard, ses pantalons portés très haut et ses répliques hilarantes ? Quant à Samuel Labarthe, il nous livre une savoureuse interprétation tout en hypocrisie et en aigreur de Dominique de Villepin. Pour le reste du casting, on retiendra la prestation émouvante de Florence Pernel en Cécilia, d’Hippolyte Girardot en Claude Guéant et, plus inattendu et ironique, de Dominique Besnehard en Pierre Charon (la scène où il imite Ségolène Royal vaut le détour). On pourra toujours regretter l’absence de certains fidèles de Sarkozy (Fillon, Hortefeux…) ou de ses opposants politiques (bien que cette absence soit justifiée par le parti-pris du film de se concentrer sur l’homme). Mais, au final, malgré un défaut au niveau de sa narration (défaut que n’avait "The Queen" par exemple), "La Conquête" est une incontestable réussite qui ne tombe ni dans le piège de l’ode au Président en place, ni dans celui de l'anti-sarkozysme primaire. C’est sans doute ce qui fait toute sa valeur…